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Bitter Flowers d'Olivier Meys

Publié le 21/03/2018 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Nuits de Chine

Lina (Xi Qi) et Xiaodong (Le Geng) sont les parents d’un garçon de dix ans. En cette fin de XXe siècle, le Dong Bei, région industrielle originellement prospère de la Chine, paie un lourd tribut au passage du pays à l’économie de marché. La crise ruine plus d’un couple. Si Xiaodong, peu ambitieux, se contente de vivre dans une relative médiocrité, son épouse tient à réussir pour éponger leurs lourdes dettes et ouvrir un restaurant. Confiante, comme beaucoup d’autres femmes de la région, elle part tenter l’aventure de l’exil en France, dans l’espoir de trouver une place de nounou et de revenir rapidement avec des fonds. Xiaodong n’aime pas trop cette idée, mais soutient néanmoins sa décision. Mais l’aventure parisienne de Lina va très vite se muer en cauchemar.

Le quotidien de Lina à Paris occupe la majorité du film. Ne parlant pas un mot de français, elle est, dans un premier temps, exploitée par une mère de famille sans scrupules qui l’humilie et refuse de lui payer ce qui lui est dû. Les 2000 euros mensuels promis par les annonces ne sont que de la poudre aux yeux et elle a le plus grand mal à en réunir 500. Lina se retrouve à errer dans un sordide quartier chinois de Paris à la recherche d’un job. En vain. Sa fierté l’empêche de rentrer en Chine les mains vides. Lina fait bientôt la connaissance de Yumei (Wang Xi), une prostituée du Dong Bei qui lui propose de loger avec elle... et qui va l’entraîner dans un cercle vicieux. Le manque d’argent, la faim et la solitude poussent la mère de famille à commettre l’irréparable : un jour, à bout de forces, Lina accepte de coucher avec un homme pour de l’argent. Puis un deuxième, un troisième… un engrenage vertigineux. En très peu de temps, Lina devient une prostituée très en demande.

La séquence de la première passe est expédiée, sobre et filmée sans mauvais goût : plus vite ce sera terminé, plus vite Lina pourra oublier ! Mais les mois passent et Lina, qui ment à son mari sur ses activités, s’habitue peu à peu à la situation, oubliant ses rêves et son honneur, justifiant ses actes par le besoin d’assurer un avenir financier à son fils. Au départ rétive à l’idée de fraterniser avec ses colocataires, qu’elle méprise un peu, Lina va finalement trouver un minimum de réconfort dans ces relations d’infortune, particulièrement avec Yumei, avec laquelle elle entretient une amitié organique. La belle détermination de Lina est toujours là mais à jamais ternie par les moyens choisis. Tout l’argent qu’elle « gagne » est envoyé en Chine pour faire patienter les usuriers, ce qui lui laisse à peine de quoi manger un bol de nouilles quotidien et de partager un appartement insalubre avec ses consœurs. Les yeux éteints, elle vit au jour le jour et son « activité » devient une routine. Lina ne peut plus rentrer en Chine parce qu’une prodigieuse spirale de mensonges s’est mise en place. Comment expliquer à son mari d’où vient l’argent qu’elle lui envoie tous les mois ?

Critique acerbe de la froideur de la Chine moderne et de l’enfer de la prostitution en Europe, Olivier Meys (qui signe ici son premier film) s’intéresse davantage aux raisons et conséquences économiques et sociales plutôt qu’à l’acte en lui-même. La maxime préférée de Lina, « les plus belles fleurs sortent après les rudes hivers » l’aide à tenir le coup, mais elle ne se rend pas compte qu’elle est en train de se faner. Elle calcule mal les éventuelles conséquences de ses actes vis-à-vis de sa famille. Et son secret est menacé lorsque débarque Dandan, sa sœur cadette, encouragée par son « succès » à venir chercher un job à Paris.

Plus conventionnel, le troisième acte explore les conséquences de tous ces mensonges. Lina ressent l’hypocrisie, l’égoïsme et la fierté mal-placée de son mari qui n’a jamais vraiment levé le petit doigt pour subvenir à leurs besoins. En même temps, elle ressent une honte immense, silencieuse, qui ne se manifeste qu’après avoir enfin pris conscience de la gravité de ses actes et de leurs dévastatrices conséquences morales, sociales et affectives.

Bitter Flowers est l’histoire d’une adaptation progressive à l’enfer, résumée en un plan d’une tristesse infinie : sur le trottoir, une vieille prostituée observe ses amies se faire « emballer » et regrette amèrement de ne plus avoir de clients… alors qu’il y aurait 1000 autres choses à regretter ! Tout en dénonçant l’exploitation inhumaine dont sont victimes ces étrangères en nos contrées, Olivier Meys, fait le portrait d’une femme complexe et résignée, dont le beau visage impassible cache toutes les émotions. Il est aidé dans sa tâche par l’excellente Xi Qi, qui livre une performance sobre et digne, ne tombant jamais dans l’emphase ou dans le « rôle à Oscar ».

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