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Bon voyage de Karine Birgé

Publié le 02/11/2023 par Nicolas Bras / Catégorie: Critique

Récit intime du combat pour une fin de vie programmée, Bon voyage de Karine Birgé nous entraîne dans la lutte et les différents chemins empruntés par une femme de 102 ans pour mettre fin à ses jours en toute quiétude. Un documentaire hybride de l’artiste Karine Birgé accompagné par le Centre Vidéo de Bruxelles (CVB).

Bon voyage de Karine Birgé

« Voulez-vous danser grand-mère ? Voulez-vous valser grand-père ? Tout comme au bon vieux temps, quand vous aviez vingt ans ? » Non, merci, Chantal (Goya), grand-mère ne veut plus danser et grand-père n’est plus. Le siècle du bon vieux temps est passé et, débordant le centenaire, grand-mère traîne son ennui, son incontinence et ses douleurs dans une France qui refuse qu’elle mette fin à ses jours avec une assistance médicale. Alors son fils, médecin, prend son courage et son téléphone à deux mains et appelle sa fille. Depuis Bruxelles où elle vit, il se pourrait qu’elle dispose de relais pour organiser une mort douce, légale et sereine à sa grand-mère. Karine Birgé, la petite-fille, est artiste. Elle décide de documenter ce processus et chuchote un tendre souhait : Bon voyage grand-mère.

 

Associée à sa comparse Marie Delhaye au sein de la compagnie Karyatides, Karine Birgé est spécialiste du théâtre de marionnettes et d’objets. Avec Marie, « elles (y) défendent un théâtre populaire qui croit à la poésie de nos références communes, (...) à l’humour qui grince et à l’huile de coude, bio de préférence » (karyatides.net). Forcément, de cette dynamique qui lui préexiste, Bon voyage en est tout imprégné. Pour mettre en images cette histoire héroïque d’exil pour une fin de vie, la réalisatrice alterne quelques prises de vue des derniers moments de vie de sa grand-mère avec des mises en scène de théâtre miniature. C’est l’heure de Chantal Goya, des lapins à ressort, des horloges à coucous et autres déambulateurs qui se fracassent sur les carrelages blancs des hôpitaux de plastique. C’est tout un petit monde de jouets articulés qui jouent avec l’ombre et la lumière pour accompagner ce périple.

 

Car jusqu’à l’injection létale, le voyage n’a rien d’une sinécure. L’accompagnement par le père de Karine du désir de fin de vie de sa mère déclenche des assauts répétés et angoissés d’une partie de la famille. « Je ne veux pas qu’elle parte (...). Mamie n’est pas en état de décider pour elle », « T’es médecin, tu dois aider les gens à vivre, pas les aider à mourir », « Je ne vois pas pourquoi, Monsieur, tout puissant, aurait le droit de vie ou de mort sur quelqu’un ». Puis, l’institution s’y met aussi. Le lieu de soin où vivait la grand-mère finit par l’en exclure, le personnel désapprouvant définitivement le projet de fin de vie assistée.

 

En écho au suicide assisté en Suisse de Jean-Luc Godard, Bon voyage nous glisse avec délicatesse et une distance pondérée dans l’intimité d’une femme opposant son désir de maîtriser son corps, sa vie et sa mort aux diktats de la vie à tout prix. Des désirs intimes pour lesquels il faudra encore certainement lutter.

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