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By The Throat d'Effi et Amir, avant-première au Festival en Ville

Publié le 07/10/2021 / Catégorie: Critique

 Le film s’ouvre et se clôt par une image d’arc-en-ciel. Cet artefact du merveilleux se lit aussi comme un symbole de la diversité et de sa richesse. Sa courbe tend un large spectre de possibles dont nul ne peut distinguer avec précision les délimitations colorées. Ainsi en va-t-il des langues vernaculaires et de leurs mouvements irréguliers. L’ouïe sourit quand survient un accent ; la blague s’emballe quant à la terminologie exacte de la couque au chocolat, de la chocolatine, à moins qu’à force, ne s’impose l’invasif pain au chocolat. Elles perdent pourtant tout leur éclat souriant quand, d’une tonalité régionale maîtrisée ou non dépend le diagnostic vital de son locuteur. À vouloir délimiter avec précision et une rigueur martiale l’orange du rouge comme autant d’à-plats sans relief, des nuances s’égarent en parallèle de l’avènement du contrôle et de la répression. L’histoire de la discrimination par l’accent est ancienne. Aujourd’hui, l’analyse du phrasé d’un réfugié s’impose comme l’un des outils officiels de validation pour une demande d’asile.

 
By The Throat d'Effi et Amir, avant-première au Festival en Ville

Immigrés israéliens installés à Bruxelles, les réalisateurs Effi Weiss et Amir Borenstein filment l’exil et l’arbitraire de la frontière. Avec By the Throat, ils saisissent par la gorge un élément fondamental de notre identité, la voix, dans ce qu’elle suscite de volonté de contrôle et de domination des corps. À partir d’images aux origines variées – journaux intimes publiés sur Internet, vulgarisation scientifique d’un autre temps et rencontres menées par leurs soins – Effi et Amir racontent en parallèle la multiplication des techniques d’analyse de la voix dans une quête de reconnaissance de chacun des spectres particuliers ; et de l’autre côté, ils récoltent des témoignages de personnes dont la vie se joue sur la corde. Les limites de ces méthodes et de leur prétention se révèlent, alors qu’au fil des témoignages, les expériences sensibles se multiplient. Un homme venu d’Irak raconte la mort de son ami pour n’avoir pu prononcer correctement une expression alors qu’il traversait un check point en pleine guerre civile ; une femme israélienne ne se permet pas de mêler les deux langues cousines que sont l’arabe et l’hébreu ou encore un homme d’Irlande du Nord raconte, qu’en pleine guerre civile irlandaise, la flexibilité avec laquelle il prononçait le son issu de la lettre "h" lui permit de naviguer en zone catholique ou protestante.

 

Les expériences sont intimes, nombreuses, et renvoient sans détour à nos cavités buccales et à nos identités. Quand, à l’image, des bouches s’entrouvrent sur des claquements de langue, la gymnastique traverse l’écran et nous atteint dans nos tentatives mimétiques d’effectuer certains sons sans mouvoir la mâchoire ou sans décoller la langue. Effi et Amir nous enjoignent à faire corps avec leurs intervenants et prolongent ce corps commun par les vidéos récupérées sur Internet de personnes souhaitant faire vivre et perdurer les parlers qui s’éteignent, ces nuances imperceptibles de l’arc-en-ciel.

 

Fidèles à la tonalité générale de leur filmographie, les cinéastes livrent avec By the Throat un documentaire qui fait fi de toute flamboyance stylistique pour aller droit au but et ajouter une nouvelle pièce à leur charge patiente, déterminée et polymorphe de l’arbitraire des frontières depuis la géographie fluviale jusqu’à nos sécrétions salivaires.

 

Nicolas Bras

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