Cinergie.be

By the Throat d'Effi et Amir

Publié le 22/11/2021 / Catégorie: Entrevue

Après Chance, Effi et Amir, duo de cinéastes israéliens installés à Bruxelles depuis une dizaine d’années, présentent leur dernier documentaire By the Throat. Une exploration du rapport intime entre la voix et l’identité qui a remporté le prix Cinergie de la critique lors du dernier festival En Ville ! organisé par l’association Le p’tit ciné.
Un prix de plus après des récompenses au festival Indie Lisboa et au festival Doc Aviv.

Cinergie : Pour commencer par la voie la plus simple, pouvez-vous présenter avec vos mots votre dernier film, By the Throat.
Amir Borenstein : C’est un film-essai qui part de la relation très complexe entre la voix, ou plutôt la prononciation d’une langue, et l’identité. Plus précisément, c'est un film qui part d’un test linguistique qui s’appelle le schibboleth et qui est censé définir l’origine de la personne, le groupe d’appartenance d’une personne via la manière dont il prononce son discours.
Effi Weiss : On peut aussi dire que c’est un film sur des frontières invisibles qui sont incrustées dans notre appareil vocal ainsi que sur des frontières géographiques politiques, etc.

 

C. : Amir, dans les premiers mots de votre réponse, vous parlez de film-essai. Qu’entendez-vous par là ?
A.B. 
: Ce que j’entends par film-essai, c’est un film où il y a une sorte d’argument qui commence à un point A et qui fait un chemin vers le point définitif du film. C’est aussi un film qui mélange plusieurs manières de filmer, une sorte de langage cinématographique hybride qui construit une pensée au fur et à mesure.
E.W. : Peut-être un film-essai dans le sens où il ne raconte pas une histoire mais qu’il développe une idée.

 

C. : Dans By the Throat, vous partez de la méthode ancienne du schibboleth pour évoquer les méthodes d’analyse de la voix moderne. J’ai été marqué par le nombre de dispositifs. À chaque entrevue que vous réalisez, vous exploitez un système différent. Aviez-vous conscience, en démarrant le film, qu’il existait un tel foisonnement de méthodes ?
E.W. : Assez vite, on a compris qu’il y en avait pas mal, mais il y en a plus que ce qu’on voit dans le film. On a dû choisir. Il fallait aussi trouver des personnes qui ont des laboratoires, des institutions qui voulaient bien collaborer avec nous. Il fallait aussi que les techniques donnent des résultats visuels ou soient utilisables du point de vue technique. Tous ces outils ne sont pas utilisés pour le contrôle ou l’identification, mais ce sont des outils qui permettent d’analyser la voix, de voir comment la voix est produite ou de cartographier les territoires à l’intérieur de la cavité buccale. Ce sont des outils différents qui sont utilisés pour des raisons très différentes.

A.B. : Ce qui était le plus important pour nous, c'est qu’il y ait une sorte de visualisation de la voix dans le film. C’est ça qui nous a fait choisir une méthode plutôt qu’une autre en lien avec la voix ou même avec les phonèmes concernés par l’entrevue. Chaque histoire se concentre sur un son, sur un phonème. On a choisi l’outil qui nous permet de mieux le présenter à l’image. Ça n’a pas marché pour chacun des cas…

E.W. : C’est aussi parce que chaque histoire ne se concentre pas forcément sur un phonème. Avant de faire le film, on imaginait que chaque épisode allait se concentrer sur un son à l’image du schibboleth qui est une histoire de frontière entre les sons [ ʃə ] (che) et [ sə ] (ce). Dans l’histoire de l’Irlande du Nord, c’est entre [ ə ] (e) et [ hə ]. On pensait que chaque épisode allait être très précis par rapport à un phonème ou un son et que les outils allaient correspondre à cette frontière très spécifique. Bien sûr, la réalité n’est pas si précise.

 

C. : J’amène ce sujet car la multiplication de ces techniques invalidait à mes yeux leur usage dans des objectifs de contrôle de l’immigration. Était-ce une volonté de votre part ?
E.W. : Je ne sais pas si la multiplication était là pour accentuer l’absurde ou pour indiquer qu’une méthode en invalide une autre. Nous étions impressionnés par tous ces efforts pour capter quelque chose qui échappe et qui ne pourra jamais se définir complètement. Il y aura toujours des différences de prononciation qui sont faites de millisecondes. Ce degré de différence si minime rend toute cette idée de pouvoir trancher invalide. Je ne sais pas si c’est par la multiplicité mais c’est clair qu’on a cherché l’absurde et on a trouvé aussi que cet absurde contient une certaine violence.

A.B. : Il y avait aussi une recherche de notre part de cas qui sont un peu limite, des cas qui essaient au moins de traverser ces frontières, qui les frottent, qui les rendent floues ou qui s’en échappent. Les cas qui échappent à toutes définitions, il y en a beaucoup, bien sûr. C’est pour ça que le système semble tellement absurde et tellement hors de proportion par rapport à ça.

 

C. : Comment s’est passée la rencontre avec chacun des témoins, est-ce que ça a été facile de les faire parler sur ce rapport à la voix et à la langue ?
A.B. : En fait, les difficultés étaient multiples. Comment chercher une personne qui a une histoire qui nous intéresse ? On ne peut pas se balader et demander à chacun s'il a une anecdote ou une histoire qui parle de schibboleth ou qui parle de ces tests. En plus, au moment où on a trouvé quelqu’un, il faut qu’il soit capable de parler de cette histoire, capable mentalement et aussi physiquement face à la caméra. Ça a été un long chemin avec beaucoup de frustration de notre côté. On a par exemple rencontré des gens avec des histoires incroyables mais qui n’existent finalement pas dans le film. Ils n’étaient pas capables de parler de cette histoire face caméra. On a eu beaucoup de désistements car parler de sa voix, c’est très personnel.

E.W. : En fait, on ne s’est pas rendu compte à quel point c’était intime et fragile pour les gens. C’est quelque chose qu’on a découvert en les rencontrant. On a beaucoup cherché. C’est pour ça qu’on a mis du temps à faire ce film. On a aussi employé des personnes pour nous aider à chercher.
Parfois, on est parti sur des histoires qu’on connaissait seulement par nos lectures. On savait par exemple que dans l’Irak en guerre, la langue a été parfois utilisée pour définir l’ennemi, et on a cherché des Irakiens qui pouvaient témoigner de ça. On a aussi pensé aux call-centers. Ça nous arrive à tous que quelqu’un nous appelle d’on ne sait pas où, dont notre langue n’est pas leur langue maternelle mais qui essaie de faire comme si c’était le cas. On s’est dit que peut-être qu’il y avait aussi des histoires dans cette direction. On a essayé plein de pistes différentes pour trouver les histoires.

 

C. : À vous entendre, le processus a duré quinze ans. C’est sans doute trop mais ça fait un certain nombre d’années que vous êtes dessus.
A.B. : La genèse de ce projet était fin 2016? mais je pense qu’on a vraiment commencé à repérer les gens depuis 2017. Il y avait des cas plus facile mais d’autres qui étaient vraiment compliqués. Ça a duré trois ans pour le cas de l’Irakien avec beaucoup de recherche, de rencontres et beaucoup de cas qui étaient de belles histoires… enfin, des histoires qui étaient fortes et pertinentes mais avec des gens qui refusaient de parler.

C. : Est-ce que vous avez imaginé pendant ces trois ans de travail mettre l’un de vous deux en scène comme un des intervenants ?


E.
W. : Oui, on y a pensé et on a décidé que non. Mais, je ne sais pas comment expliquer ça exactement. Dans plusieurs de nos films, surtout dans nos films plus anciens, on est présent dans l’image. Et ici, on pensait que ça enlevait de l’universalité au film. On craignait de donner l’impression que ce travail était dû au fait qu’Amir et moi avions une histoire personnelle par rapport à ça, comme si tout était mis en place pour qu’on parle de nous. Ça risquait de déséquilibrer le film.

A.B. : D’autant plus qu’on ne pouvait pas être tous les deux. Ça créait un déséquilibre.

 

C. : En contraste avec ces entrevues, By the Throat est aussi composé d’images d’archives puisées sur Internet qui utilisent très souvent l’imaginaire de l’arc-en-ciel. Ça crée un véritable relief autant en termes de narration qu’en termes de qualité d’images. Quel a été le processus qui vous a mené à utiliser ces images ?

E.W. : Les images d’arc-en-ciel viennent tout d’abord d’Inde alors qu’on cherchait sur Internet des méthodes d’analyse de la voix, des accents et des dialectes. On est tombé sur une archive d’enregistrements de gens qui lisent un texte qui s’appelle The Rainbow Passage. C’est un texte qui décrit le phénomène de l’arc-en-ciel sans aucune prétention métaphorique derrière et qui inclut la plupart des phonèmes en anglais. Depuis les années soixante, ce texte est utilisé par les chercheurs et des logopèdes pour analyser les prononciations, les problèmes de prononciation, la catégorisation des dialectes etc.
Quand on eu ce texte, on s’est dit que c’était une aubaine formidable. On a commencé à réfléchir sur l’arc-en-ciel et sur ce que ça peut représenter par rapport au film.

A.B. : Il y avait aussi le moment où on a trouvé les categorical perception. Les categorical perception, c’est une sorte de mode d’emploi qu’on utilise tout le temps dans notre réflexion.
On dit qu’il y a sept couleurs dans l’arc-en-ciel mais il n’y en a plus, il y a tout un spectre de couleurs.

E.W. : Des millions de couleurs.

A.B. : Mais on n’a pas la capacité physique ni linguistique de pouvoir décrire toute cette gamme de couleur. On fait des catégories. C’est comme pour la voix humaine. Elle est capable d’émettre potentiellement tous les sons dans le monde mais, dès l’âge de six mois, elle va catégoriser, va réduire la capacité vocale par rapport aux sons que le bébé a entendu. Il y a une sorte de rétrécissement vers quelque chose que l’on peut contrôler. C’est la même chose que fait le système des autorités : il va réduire, catégoriser pour pouvoir quantifier.

E.W. : Pour pouvoir définir parce qu’en fait on crée des catégories même involontairement. Si tu me demandes ce qu’est cette couleur, (ndlr Effi Weiss pointe une table en imitation bois) je vais te dire brun ou orange ou autre, ça dépend des catégories que j’ai fixées dans mon cerveau. C’est la même chose. Si la personne qui vient de cette région doit parler, soit cette personne entre dans la catégorie soit elle n’y entre pas. C’est une question de perception finalement. Un tas de difficultés de prononciation viennent de notre système de perception. Si moi, en arrivant en Belgique, je n’ai pas entendu la différence entre [ ø ] (eu) et [ ɛ ] (è) c’est parce que dans ma langue, ça n’existe pas. Pour moi, tous les deux étaient [ ɛ ] (è).

A.B. : On a un peu dévié de la question. On a trouvé toutes ces images sur YouTube qui dans le montage créaient une rupture avec les entrevues. Elles apportent quelque chose qui n’est pas tout à fait compréhensible mais qui va accompagner le film et qui va aussi construire cette idée de l’arc-en-ciel. Je reviens à l’idée et au terme de film-essai, le film est composé de paragraphes qui s’enchaînent et qui vont produire les idées que le film propose.

 

C. : Vous avez fait le choix d’utiliser ces images trouvées sur Internet. Vous avez l’impression que vous auriez pu déployer le même discours sans ces images-là ?

A.B. : C’est une question hypothétique. C’est difficile à dire car ça aurait nécessité un autre montage, un autre rythme.

E.W. : Moi je pense que oui. Jusqu’à la fin du montage, on n’était pas sûr que c’était nécessaire ou que ça fonctionnait finalement. On voulait que ce soit là, on aimait beaucoup l’idée mais c’était beaucoup de travail pour donner sens à cet arc-en-ciel. On a eu beaucoup de remarques et de retours qui ne comprenaient pas. Il fallait injecter pas mal d’indices en espérant que ça tienne mais je pense qu’on aurait pu développer ces idées autrement.

A.B. : On a trouvé des images d’archives, pas de YouTube, où la parole crée ce lien entre la voix et des couleurs. C’est le moment où la voix et des couleurs se rejoignent, et c’est le moment où on peut capter cette métaphore de l’arc-en-ciel.

E.W. : Bien sûr, il peut signifier d’autres choses aussi. C’était nécessaire qu’il y ait aussi un lien quasi scientifique entre ces deux phénomènes de perception. Après, on peut parler de plein de choses : de l’universalité, de la tentative de capter quelque chose qui n’est pas là. Il y a aussi la question du réel. L’identité construite est-elle réelle ? Si j’arrive à parler une autre langue d’une manière parfaite, est-ce que je cache mon identité ou est-ce que j’élargis mon identité ? Est-ce que c'est davantage moi ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que je triche, ou pas ? C’est pour ça aussi qu’on a terminé le film et notre argumentation avec une vidéo d’un arc-en-ciel bricolé. Il est fait à la main, mais il est réel.

A.B. : Même la personne qui le fait précise « it’s real ».

Tout à propos de: