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De l'autre côté de Chantal Akerman

Publié le 01/12/2002 par Philippe Simon / Catégorie: Critique

À la frontière

"Saleté, souillure, infection". Des mots qui renvoient brutalement à cette idée de maladie, de contagion, de contamination, avec cette nécessité de se prémunir, de se défendre, de mettre en quarantaine, d'isoler, d'enrayer, d'éradiquer. Des mots qui recouvrent celui qui se targue de son bon droit d'être sain, en bonne santé, bien portant pour désigner l'autre, l'entièreté de l'autre, comme malsain, mauvais, nuisible, avec tapi dans l'ombre ce sentiment de menace, de danger et de mort.

De l'autre côté de Chantal Akerman

Des mots qui disent la peur de l'un, son évidente fragilité, et la misère de l'autre, son impossible condition. Des mots encore qui font masse, limitent et séparent, désignent et discriminent, brisant l'espace en une ligne frontière où se retrouvent face à face des êtres humains devenus l'expression du bien et du mal. Des mots enfin qui sont à l'origine, à la racine du dernier film documentaire de Chantal Akerman, De l'autre côté . Dans le nord du Mexique, ils sont des centaines a vouloir quotidiennement passer en fraude la frontière qui les séparent des Etats-Unis. Poussés par la précarité de leurs conditions de vie, fascinés par le rêve américain de la réussite et du dollar facile, ils sont prêts à prendre tous les risques pour gagner ces terres supposées de l'opulence où ils ne seront jamais que des futurs refoulés, des illégaux déracinés réduits à n'être qu'une force de travail exploitable à merci. En attendant, ils vivent comme en transit devant cette frontière américaine dont des théories de panneaux métalliques de trois mètres de haut balisent le tracé. Et c'est là précisément, dans cet espace de la fracture et du rejet que Chantal Akerman a voulu De l'autre côté. Théâtre de la marge autant que de l'identité à outrance, lieu banal de la différence et de la haine de l'autre, cette frontière parcourue par le regard de Chantal Akerman devient ce noman's land imaginaire et profondément politique où se concrétisent toutes les formes, tous les discours de l'exclusion. N'étant d'aucun bord, Chantal Akerman joue de cette ligne de démarcation comme d'un scalpel pour, à même la chair de ceux qui se font face, pratiquer une autopsie critique de ce qui en profondeur anime les groupes en présence. Résolument étrangère aux partis pris simplistes, elle confronte Mexicains et Américains, jouant de leurs êtres et de leurs paroles comme d'un miroir à multiples faces, pour mieux faire surgir des lieux et des paysages, les tensions et les mirages qui nourrissent autant les rêves que les angoisses de ceux qui sont, qu'ils le veuillent ou non, emprisonnés quelque part.

 

Reprenant une écriture cinématographique qu'elle avait déjà développé dans D'est et Sud, Chantal Akerman prolonge son travail sur le temps et cet instant particulier de la suspension du regard qui abolit le particulier pour ouvrir au général. Avec un art consommé de la durée, elle installe, situe, regarde les "autres côtés" que génère la frontière, sa caméra s'intéressant plus particulièrement à ces à côtés, ces instants immobiles où se raconte la frontière, où se dit le signe de quoi elle est.

 

Il y a dans De l'autre côté des instants magiques comme ce long travelling voiture le long des barbelés et des filles de voitures qui roulent au pas vers les douanes américaines et que nous ne franchirons pas, le tracé de la frontière nous ramenant vers ces rues mexicaines vides et comme abandonnées. Il y a ces interviews frontales qui très vite deviennent comme des récits en soi, dépassant le simple propos informatif pour nous faire pénétrer des réalités singulières qui sont autant d'instant d'une même réflexion. Il y a surtout chez Akerman, cette démarche, cette volonté de construire la progression de son film en privilégiant l'importance du non dit et qui ainsi laisse au spectateur le temps et l'espace de sa propre pensée, de sa propre émotion. 

 

 

 

Et pourtant De l'autre côté reste en de ça de ce que par exemple Sud réussissait totalement, à savoir une formidable cohérence entre le fond et la forme, une adéquation rigoureuse entre l'enjeu du film et son traitement. Trop souvent De l'autre côté laisse deviner l'intention de ses plans, la couture de son élaboration, la fabrication de sa mise en scène. Trop souvent au lieu d'être emporté par la force des situations, on s'arrête à y lire ce que Chantal Akerman a voulu nous y faire voir. Et se pose alors la question du passage d'une écriture cinématographique originale vers un procédé formel, comme si ici l'usage du politique comme enjeu narratif appelait le démonstratif et autorisait l'émergence d'un certain formalisme. Le cinéma de Chantal Akerman est un cinéma à risques dans tous les sens du terme, un art de funambule et de fil de fériste. En cela il est normal que parfois à trop vouloir se préciser, il nous révèle aussi ses limites et ses déséquilibres.

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