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Duelles d'Olivier Masset-Depasse

Publié le 04/03/2019 par Sarah Pialeprat / Catégorie: Critique

Jeu de dupes

D'un côté d’une somptueuse villa, vivent Céline, Damien et leur jeune enfant. De l’autre, Alice, Simon et le leur. Les deux couples sont amis et solidaires. Ils partagent le bonheur d’un quotidien lisse et sans histoire. Mais la perte d’un enfant va redistribuer les cartes autrement et la simple haie qui les séparait se révéler plus épineuse que prévu… Avec Duelles, Olivier Masset-Depasse confirme sa virtuosité.

La Belgique n’en possède pas beaucoup des cinéastes capables de passer avec brio du mélodrame brutal (Cages) au film social (Illégal) pour signer ensuite un thriller fantastique baroque et glamour. Il faut dire qu’Olivier Masset-Depasse fait figure d’ovni dans le paysage cinématographique belge, un peu comme François Ozon dans le cinéma français, l’ironie en moins. Mais la plus grande différence entre les deux cinéastes réside probablement dans la productivité. Alors qu’Ozon parvient à tourner un film chaque année, Olivier Masset-Depasse n’en a signé que 3 en 10 ans ; et on le regrette infiniment, car des films comme Duelles, on aimerait en voir en salle plus souvent.
Quel plaisir de cinéma !, c’est un peu ce que l’on ne peut s’empêcher de se dire presque à chaque plan de son dernier film. Et bien qu’il s’agisse là d’un thriller flamboyant qui pourrait facilement nous faire oublier le réel et nous emporter dans son histoire, la stylisation à outrance, la mise en scène soulignée à l’extrême nous empêchent de perdre de vue que nous sommes bien au cinéma... et c’est tant mieux !
Les pisse-froid et les bégueules, on les entend déjà, trouveront bien sûr à redire à ces effets de style et ces excès,... après tout, ce seront sans doute les mêmes qui reprochent à Xavier Dolan de faire son malin. Et il est vrai qu’Olivier Masset-Depasse n’est pas du genre à verser dans la demi-mesure et signe là un film de genre à la De Palma avec un goût postmoderne de la citation, qui fait de son Duelles un mille-feuille cinéphilique des plus jouissifs.
Adapté d’un roman de l’écrivain belge Barbara Abel (Derrière la haine), le film nous plonge dans une enquête mentale où l’on perd totalement pied. Filmée en trompe l’œil, la réalité est approchée comme une surface mouvante qui ne cesse de se dérober, une succession de certitudes qui tombent les unes après les autres, une accumulation de faux-semblants produisant un terrible jeu de dupes.
À l’image de ce célèbre incipit de À la recherche du temps perdu de Proust qui parvient à contenir l’essence des 4215 pages à venir, la première scène du film contient à elle seule toute la mécanique imparable qui sera mise en place jusqu’au bout : à savoir premièrement, la réalité n’est jamais celle que l’on croit être, et deuxièmement rien de ce qui arrive ne peut être anticipé.
Une femme blonde (Alice, interprétée par la magnifique Veerle Baetens) s’introduit subrepticement dans la villa mitoyenne de sa voisine (Céline interprétée par la non moins merveilleuse Anne Coesens) dès que celle-ci a le dos tourné … et ferme violemment les rideaux. Quel méfait va t-ellecommettre ici ?... Ellipse. De retour chez elle, Céline s’inquiète de voir les rideaux fermés et à l’ouverture s’aperçoit – tout comme le spectateur– que ses amis sont réunis dans le jardin pour une surprise d’anniversaire. Malentendu ? Le mal envisagé dès le départ vire donc au bien, la méchante voisine est en réalité la meilleure amie...

Mais si l’inverse était vrai ? Si le bien cachait le mal tout comme le mal cache le bien ? Car l’horreur est là, mais se dissimule sous une ligne claire, dans la fluide succession de plans larges d’une élégance soyeuse.
Situant son histoire au début des années 60, le cinéaste joue sur tous les codes de représentation et fige volontairement sa reconstitution pour mieux nous enfermer. Et si tout parait « faux » c’est évidemment parce que tout l’est, tout le temps… La villa cossue où vivent les protagonistes est un lieu générique sans particularité architecturale qui pourrait être n’importe où. Et c’est dans l’univers du conte, - un conte terriblement cruel comme seuls peuvent l’être les contes -, que nous conduit le cinéaste, assumant aussi par là le côté littéraire dont il se fait le génial interprète. Car si le matériel originel de Masset Depasse est sans aucun doute l'une des raisons de cette réussite, il ne faut pas sous estimer la qualité des cadres, du montage, et la construction méthodique et brillante d’une mise en scène au service de cette histoire.
Chasse au trésor piégée, jeu d'illusions, de fausses pistes, Duelles est un film qui laisse bouche-bée et désaisit sans cesse jusqu’au final totalement amoral, et qui passe, pourtant, comme une lettre à la poste.

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