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L’Etoile filante de Dominique Abel & Fiona Gordon

Publié le 19/12/2023 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Le double de ma moitié

Boris (Dominique Abel), patron de L’étoile filante, un bar un peu louche, un peu mal fréquenté, vit dans la clandestinité depuis 35 ans suite à son implication dans un attentat en 1986. Son passé refait surface quand une victime qui a perdu ses bras dans l’explosion (Bruno Romy) le retrouve et fomente sa vengeance. L’apparition d’un sosie de Boris, le dépressif et solitaire Dom (Dominique Abel, évidemment…), fournit à l’ex-activiste le moyen parfait d'échapper à la mort en échangeant sa place avec ce rêveur sans le sou. Boris et ses complices - sa compagne Kayoko (la danseuse Kaori Ito) et leur fidèle homme à tout faire, Tim (Philippe Martz) - tissent une toile funeste autour de Dom. Mais ils ignorent l’existence de son ex-femme, Fiona (Fiona Gordon), détective privée spécialisée dans les disparitions de chiens, qui va contrecarrer leurs plans. Alors que Kayoko succombe au charme du sosie de son compagnon, Fiona tente de se réconcilier avec son ex-mari, sans se douter qu’il n’est pas celui qu’elle croit.

L’Etoile filante de Dominique Abel & Fiona Gordon

« En traversant la rue du burlesque au polar, nous ne lâchons pas notre envie de rire, nous explorons une palette plus amère. Le désenchantement, la mélancolie, ingrédients typiques du polar, planent sur L’Étoile filante, mais un joyeux ensemble de personnages moralement ineptes apporte à notre film noir ses belles couleurs et sa drôlerie ». – Abel & Gordon 

Voilà pour la note d’intention ; le duo, que nous avions interviewé en 2017, émettait déjà à l’époque cette envie de créer un polar à leur sauce. Ils se lancent donc dans un curieux mélange de genres, qui aboutit à leur film le plus étrange et le plus épuré à ce jour, toujours aussi décalé, désuet, mais aussi nettement plus sombre (malgré quelques accessoires aux couleurs chatoyantes) et moins joyeux qu’à l’accoutumée. Peuplé de personnages lunaires qui se sentent seuls, prisonniers de leurs regrets et de leur passé (Dom et Fiona, divorcés et en froid, ont perdu un enfant et plusieurs scènes se déroulent autour de la tombe de ce dernier), L’Étoile filante joue aussi sur le fait que ses interprètes, que nous connaissons maintenant depuis près de 25 ans, ont vieilli (ils ont 66 ans chacun), clowns tristes qui trouvent la joie dans l’espace limité d’une série de tableaux dansants merveilleusement chorégraphiés. Parmi les réjouissances, nous verrons les caprices d’une prothèse de bras aux mouvements imprévisibles, un dentiste qui travaille au fer à souder, un couple qui tente d’échapper à la police dans son sommeil ainsi qu’une danse synchronisée réunissant le casting tout entier.  

Les cinéastes ne créent pas véritablement de gags, mais des tableaux comiques et surréalistes qu’ils occupent de leurs corps de danseurs vieillissants et dégingandés en improvisant chorégraphies, gestes incongrus et situations de pièce de boulevard mariant maladresses et poésie dans un univers où les repères temporels marqués n’existent pas. 

Comme chez Chaplin, Keaton, Tati, Pierre Richard, Jerry Lewis ou Mr. Bean, leurs modèles, Abel et Gordon mettent en scène un délire purement visuel, peuplé de marginaux, où la parole est largement secondaire. Ils s’essaient cette fois à leur « Feux de la Rampe », et si le mariage de noirceur et de comédie ne fonctionne qu’occasionnellement, on ne peut nier ni l’ambition ni l’originalité de ce cinquième long métrage.

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