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Romy Trajman à propos de "Le Divorce de mes marrants"

Publié le 20/07/2020 par Katia Bayer et Constance Pasquier / Catégorie: Entrevue

Romy Trajman et Le Divorce de mes marrants 

Jeune réalisatrice belge, Romy Trajman a réalisé un premier long-métrage Le Divorce de mes marrants avec Anaïs Straumann-Lévy. Le projet hybride, entre documentaire et fiction, est coproduit par trois pays (dont la Belgique avec Kwassa Films). Il touche au divorce des parents de la réalisatrice lorsqu’elle était enfant mais aussi à des parties plus sombres, allant des traumatismes liés à la Shoah, à la violence du silence et à la reconstruction nécessaire des individus. Rencontre autour de la famille, de la création en temps de crise, et de la débrouille.

Cinergie : On se rencontre aujourd’hui par rapport à ton film, ton premier long-métrage documentaire commencé il y a 3 ans. Quel a été ton parcours ?

Romy Trajman : Effectivement, j’ai fait un premier film. Avant ça, j’étais étudiante en section scénario à l’école de la Cité de Luc Besson. On travaillait beaucoup sur le terrain. C’est une école qui accueille des profils assez atypiques, créatifs et qui nous apprend à être polyvalents. Pendant mes études, j’ai écrit et réalisé une série internet, Les Lolies, qui abordait une thématique qui me tient à cœur : la famille monoparentale. J’ai aussi réalisé un court-métrage de fin d’études, Bonne Fête Maman, qui traitait aussi de la précarité des femmes monoparentales. Le long-métrage aborde également ce thème mais avec un regard différent.

C. : L’école de la Cité n’est pas l’une des grandes écoles françaises où tout le monde se rue. L’approche y est différente, notamment parce que l’école est gratuite et parce qu’elle a été fondée par Luc Besson qui possède sa propre approche du cinéma. Qu’est-ce qu’on se dit quand on est jeune et qu’on entre dans cette école ?

R .T. : Je n’ai jamais postulé à d’autres écoles. Je voulais y entrer parce que je la trouvais hyper ouverte, différente, avec une mentalité très positive, réactive, et frondeuse. Elle cassait un peu les codes. J’ai aimé son côté « on va se bouger », « on va faire », « on va créer ». Le concours était assez sélectif, en 3 étapes étalées sur 3 mois, avec des épreuves de créativité. Par exemple, on nous donnait un mot et il fallait écrire ou peindre. Les professeurs voulaient évaluer notre capacité à être créatifs sur différents supports et à rebondir vite. C’est une école qui nous apprend à être assez réactifs. Comme j’avais déjà un parcours d’autodidacte (j’ai quitté l’école à 14 ans pour étudier par correspondance), la Cité correspondait à mon état d’esprit et je me sentais happée par cette école.

C. : L’aspect frondeur, autodidacte, l’envie de casser les codes, ce sont des choses dans lesquelles tu te sens à l’aise ?

R .T. : Oui, complètement ! Même le film que je viens de finir est hybride puisque c’est un documentaire composé également de parties musicales. Je n’ai pas un parcours classique, je suis attirée par ce qui est « borderline ». Cette école correspondait parfaitement à cet élan.

C. : Y a-t-il un lien entre ton film auto-produit et ton apprentissage à l’école ?

R .T. : Oui ! Luc Besson nous avait dit : « N’attendez pas que quelqu’un fasse les choses à votre place, faites-les ! » C’est quelque chose qui m’a toujours guidée. Je n’attends pas forcément. Aujourd’hui, dans le contexte économique actuel et quand tu débutes, c’est bien d’être très structuré et d’avoir rapidement tous les partenaires. Je suis contente car Kwassa Films, ici en Belgique, a aimé le projet dès le début et a été notre premier partenaire. Victor Shapiro aux Etats-Unis (Sunset Entertainment) est aussi rentré dans la boucle, j’avais monté ma structure de production en France et la Sacem nous a aussi soutenus mais au départ, une grande partie a été auto-produite. (…) Très tôt, je me suis impliquée dans l’étape de production. J’avais aussi cette casquette-là, avec toutes les étapes administratives que ça implique. On est un peu schizophrène quand on fait tout (rires). Il faudrait avoir 3 pièces d’identité, ce serait plus simple (rires) ! Mais en même temps, c’est assez marrant, c’est un peu comme un jeu. Tu peux passer d’une chose très créative à un coup de fil au CNC pour un renseignement technique, c’est hyper intéressant.

Comme mon film est un documentaire assez intime, il faut perpétuellement y croire et on est son propre moteur. Le côté « do it yourself » amène à créer, à innover et à rebondir. C’est aussi très intéressant de ne pas avoir tout, tout de suite. Pour un prochain film, je serai très contente d’avoir des conditions canons, mais le fait d’avancer étape par étape aiguise vraiment le regard, te permet de trouver ce que tu veux en tant que réalisateur. C’est la meilleure école, je pense.

C. : Tu as choisi la voie documentaire pour accompagner ton premier film, pour quelle raison ?

R.T. : C’était un sujet que j’avais tout d’abord écrit en fiction, mais je n’avais pas tous les éléments. J’avais amorcé une histoire similaire avec des personnages inspirés des membres de ma famille, je tâtonnais beaucoup sur le script, car je devais passer par une case « réalité » pour pouvoir comprendre parfaitement le contexte. Je n’avais pas tous les éléments. Puis, il y a eu une prise de conscience. J’ai lu cette phrase de Maurice Pialat qui parlait d’Arlette, la scénariste de À nos amours : « Elle est courageuse Arlette, elle travaille beaucoup, mais elle ne va pas au nerf ». Je me rappelle m’être dit : « Mais comment peut-il se permettre de parler d’Arlette comme ça ?! ». J’étais en colère. Toute la nuit, cette phrase m’a hantée. Et le matin, je me suis dit : « Si ça te touche à ce point, c’est que toi aussi tu dois aller au nerf ». J’étais appelée à aller vers quelque chose que je ne connaissais pas, car je ne viens pas d’une école de documentaire. Ce n’est pas une forme que j’avais déjà expérimentée. Ça s’est aussi fait parce que j’ai rencontré Anaïs (Straumann-Lévy) qui avait travaillé aux Films d’Ici [société de production française] avec qui j’ai habité et qui venait du documentaire. Ce projet est né d’une urgence de parler d’une histoire de famille dont je ne savais pas tout et dont je me sentais déracinée. Comme j’ai grandi avec ma mère, ma famille paternelle était absente de mon schéma, de ma vie, de mon horizon. Il y avait donc un besoin de reconnexion pour que je puisse me réancrer dans le réel. Et finalement, le documentaire est la forme la plus sincère pour aller au bout de la démarche, aller au nerf.

C. : Justement, ça veut dire quoi « aller au nerf » ?

R.T. : Aller au nerf, ça fait un peu mal. C’est éviter de contourner. Quand on a besoin d’écrire, de réaliser, on a besoin de dire quelque chose mais on tourne souvent autour, sans aller à la substantielle moelle. C’est toucher le cœur de ce qu’on veut dire mais qui fait un peu mal aussi, parce que ça concerne aussi des choses enfouies dont on n’ose pas parler. Pour ma part, je me suis dit que je préférais appuyer une fois là où ça fait mal plutôt que de passer ma vie à contourner des choses. Les thématiques viennent à nous parce qu’on est le fruit de nos histoires, de nos passifs, de nos secrets. Les histoires de familles sont complètement passionnantes.

C. : Et elles peuvent donner lieu à plein de films …

R.T. : Oui, exactement ! Ça peut être une thématique à vie. Almodovar parle de sa mère tout le temps (rires) !

C. : As-tu le sentiment d’avoir trouvé des réponses avec ton film ?

R.T. : Oui, je pense avoir trouvé des réponses, un apaisement. L’objectif était, après un conflit, de pouvoir apaiser, harmoniser des relations familiales conflictuelles dans lesquelles il y a des non-dits.

C. : N’ayant pas cette expérience du documentaire et n’ayant pas fait beaucoup de films, quel était le risque de ce projet surtout quand on sait que la famille est un sujet « casse-gueule » ?

R.T. : J’ai toujours trouvé mes parents hyper charismatiques non pas parce que je suis leur fille, mais parce qu’ils ont une personnalité … J’avais envie de les filmer, vraiment. Ma mère, je l’avais déjà fait car on a joué ensemble dans Les Lolies. Mon père, je ne l’avais jamais filmé. C’est vraiment quelqu’un qui prend l’image, qui a une personnalité assez particulière. J’ai complètement fait confiance aux personnages. Je me suis dit : « Je vais partir et me laisser guider par eux ». Oui, c’est effectivement un risque parce que les films familiaux traitent de thématiques très intimes. Trouver l’universel dans l’intime, c’est le challenge de tout film qui parle d’une famille, ici la mienne. Mais je faisais confiance à leur personnalité, à leur cinégénie, et à ce que, eux, avaient besoin de dire aussi.

C. : Tu leur as montré ton film ?

R.T. : Je leur ai montré des parties. Actuellement, il est en finition. Dès qu’il sera complètement terminé, on fera une projection tous ensemble. Mais, ils ont été magnifiques, ils se sont donnés. Le film ne se serait jamais fait sans eux. Il leur appartient aussi.

C. : « Le Divorce de mes marrants » traite des non-dits, des blessures de l’enfance liés au divorce de tes parents. C’est un sujet qui, dans un cercle intime, est déjà difficile à aborder. Mais toi tu rends les choses publiques parce que tu en fais un film. Donc, d’une certaine manière, ça veut dire que tu as fait le deuil de ces souffrances et que ton enfance est derrière toi…

R.T. : Je pense qu’on est dans un contexte aujourd’hui où la parole se libère beaucoup. Du côté des femmes, on ose dire des choses qu’avant on n’osait pas dire, même entre amis, parce que c’était tabou. Aujourd’hui, ce sont des choses qui se disent et je trouve que c’est très sain. Mon film traite de sujets qui sont lourds, c’est assez violent par moment, mais je pense que notre société est en train de muter, et la libération de la parole est importante. Et je pense que le film se situe là, dans cette brèche. Je trouve que le silence est de la violence. Au moment où la parole se libère, on entre dans quelque chose d’autre, on entre dans l’humain. La fragilité et la vulnérabilité sont belles, la reconstruction est magnifique. On a tous des histoires particulières. C’est beau d’accepter ça et d’avancer.

C : Tu dis que le silence est de la violence. Tu es petite-fille de rescapés et beaucoup de familles juives ashkénazes connaissent les non-dits, le silence, une forme de violence. Même si elle n’est pas physique, elle est mentale. Quand on est issu de cette génération, comment on s’empare d’une telle époque, de ces histoires où il n’y a pas eu de mots, ou pas les bons, pour en faire un film ?

R.T. : Le film part de là, d’un trop plein de silence. Je l’ai commencé à 21 ans, et pour être honnête, je n’avais jamais ouvert un livre sur la Shoah. Là, je suis en train de lire un livre de Primo Levi. Ça a toujours été quelque chose que je sentais omniprésent dans la famille de mon père, mais, étant donné le divorce, c’était quelque chose avec lequel j’avais coupé. Mais ce sont des choses qui nous reviennent et on est le fruit d’une histoire donc forcément, c’est quelque chose qui est ancré. Pour tout enfant ou petit-enfant dont les parents, ou les grands-parents ont vécu les camps, je pense que c’est toujours présent. Le silence hante la peinture de mon père car il est artiste peintre et il peint le silence de son père, ce qu’il imagine que son père a vécu. Mon père brise ce silence à travers la peinture. Il ne dit pas des mots, il exprime des choses dans sa gestuelle, dans le geste de son pinceau. C’est sa façon de révéler tout son intérieur qui est mouvementé. Quand tu parlais de la raison pour laquelle je voulais faire ce film, je pense que l’urgence était là. Le divorce de mes parents était lié à l’histoire de mon père et à celle de ma mère. Et dans l’histoire de mon père, la Shoah est présente, elle influence son œuvre, sa personnalité et ses actes.

Mon grand-père ne parle pas beaucoup mais il est assez expressif, et dans son silence on ressent sa pudeur, la douleur. Je ne suis pas allée chercher le témoignage des camps de mon grand-père dans le film parce que ce n’est pas le sujet.

Ce film est une façon d’apaiser, de cautériser une histoire qui est multiple et dont la Shoah fait partie. Mon père est important car il vit avec son propre père dans la maison dans laquelle il a grandi qui est surtout une maison d’hommes, sur 3 étages qui représentent 3 générations qui se succèdent. C’est une maison très particulière et le silence en fait partie. Comment filme-t-on le silence ? On le filme avec patience, avec empathie, et on laisse faire le temps. Le tournage a duré 2 ans et demi, il fallait que tous les protagonistes de la maison acceptent la caméra, et ça s‘est fait avec le temps.

C. : Ce qui m’intriguait dans ta démarche, c’est que tu commençais un film toute jeune, un long-métrage et pas un court, et que tu le faisais en grande partie toute seule, que ce soit au niveau de la production, du jeu, de la réalisation et du montage. Comment peux-tu envisager de travailler sur un autre projet quand tu as consacré plus de 3 ans à celui-ci ?

R.T. : C’est très formateur parce que j’ai vécu pleinement toutes les étapes : le développement, le tournage et le montage. Je pense que ça a été pour moi un apprentissage. Je le considère comme tel. La beauté quand on fait quelque chose complètement seul, c’est la liberté qu’on a. C’est une liberté qu’on paye parce que ce n’est pas évident de toujours arriver à faire les choses techniquement et artistiquement. Il faut perpétuellement zoomer, dézoomer, entre le détail et le général.

Actuellement, j’écris une fiction. Je pense que ça va me faire du bien de passer à un autre sujet. Et en même temps, c’est intéressant de voir le ton qu’a pris le film et ce qui m’anime dans ce que j’ai besoin de dire. Porter un film, ça dure plusieurs années. Il faut vraiment avoir le désir profond et vital de le faire. C’est très important de l’avoir parce qu’il faut tenir longtemps, ce n’est pas un projet de deux mois.

C. : Ces derniers mois, les tournages ont été arrêtés. Actuellement, ils reprennent. Tout a été chamboulé personnellement aussi bien que professionnellement : arrêt ou mutation des festivals, versions en ligne, ... Comment continue-t-on à travailler en ne sachant pas très bien ce que va être la suite ?

R.T. : On fait confiance (rires) ! Je regarde cette période avec philosophie. Ce qui doit se faire va se faire. Les festivals online ne me dérangent pas forcément. Mais ce n’est pas plus mal que le public découvre un film avec l’expérience d’un écran, d’une salle, d’un son. Tout le monde se remet en question pendant cette période. En tant qu’humain et cinéaste, c’est le cas aussi. Je suis contente d’avoir fini le film. J’ai fait tout ce que j’ai pu et maintenant, ce film ne m’appartient plus, en quelque sorte. Il a un destin qui lui est propre et je fais confiance à l’endroit où il sera regardé, compris.

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