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Le Prix de la déraison de Safia Kessas

Publié le 17/05/2022 par Kevin Giraud / Catégorie: Critique

À travers le portrait de Julie, jeune femme convertie à l'Islam, la réalisatrice interroge les possibilités de pardon, de changement et peut-être d'une forme de rédemption. 

Le Prix de la déraison de Safia Kessas

Présenté au festival Elles Tournent, festival consacré aux femmes cinéastes, Le Prix de la déraison met enfin en lumière une réalité méconnue, invisibilisée par le stigmate social et médiatique, celle de ces femmes qui sont parties en Syrie pour y accomplir le Djihad. En 2015, Julie quitte la Belgique avec sa fille âgée de six ans pour rejoindre les combattants de Daesh. Convertie à la doctrine salafiste radicale, elle pense, avec une grande naïveté, pouvoir vivre sa religion de façon pure et sans compromis en s'exilant en terre musulmane. Le désenchantement arrive de manière brutale. Mariage forcé avec un homme qui fera preuve de grandes violences, coups et viols répétés, maniement des armes devant son enfant et découverte d'une réalité accablante, celle d'une religion dévoyée par des délinquants sans foi ni loi qui mènent un combat absurde et cependant sanglant.
Après son retour de Syrie, Julie fera de la prison et sera séparée de sa fille par des mesures judiciaires. Elle tentera dès lors de la récupérer et de faire amende honorable. Au plus près de Julie - les gros plans sont nombreux - la cinéaste s'attarde sur sa relation avec ses parents qui la soutiennent dans son parcours et particulièrement de sa mère qui l'accompagne dans son combat judiciaire mais aussi dans sa quête spirituelle comme lors de cette étonnante séquence de la retraite religieuse, loin des stéréotypes. Sa mère devient comme le relais de nos propres interrogations. Il s'agit d'essayer de comprendre l'autre, ses motivations et de combler le trou béant qui sépare parfois les individus. Comme elle, nous cheminons avec Julie pour tenter de saisir les raisons qui l'ont poussée à poser ces actes qui paraissent insensés en regard de sa grande intelligence et de sa sensibilité. Son point de vue offert par la réalisatrice constitue une opportunité pour forcer nos propres certitudes et aprioris à bifurquer, ne fût-ce qu'un peu, des sentiers rigides dans lesquels ils sont trop souvent conduits. 

Jamais Julie n'élude ou n'essaie de minimiser la gravité de ce qu'elle a fait. Ainsi, lors de la très belle séquence de son intervention dans une association de femmes, elle fait toujours preuve de lucidité et de franchise. Si certes elle a fauté de manière totalement irraisonnée, sa puissance d'aujourd'hui est celle d'une femme apaisée qui s'emploie à retrouver le chemin de la lumière. Son combat ne s'arrête cependant pas à sa fille. Il s'agira aussi de témoigner et d'agir afin d'empêcher que d'autres femmes choisissent ce chemin de la déraison et ne tombent dans cet obscurantisme destructeur.

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