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Magnum Begynasium Bruxellense de Boris Lehman

Publié le 27/01/2020 par Serge Meurant / Catégorie: Critique

Il s'agit de la « chronique vivante des habitants du quartier du Béguinage - ainsi dénommé parce qu'il est sur l'emplacement de l'ancien béguinage de Bruxelles », écrit Boris Lehman

« Conçu comme un inventaire encyclopédique, le film est composé d'une trentaine de chapitres imbriqués les uns dans les autres comme autant de pièces de puzzle ou encore à l'image d'une termitière. Il se déroule dans l'espace d'une journée, de l'aube à la nuit. »

Le livret qui accompagne l'édition du DVD offre un précieux outil pour saisir la place du film dans l'histoire du cinéma belge.

Il y a cette formidable analyse de Magnum Begynasium Bruxellense par Henri Storck qui écrit : « Il semble que Boris Lehman ait réussi, sans y introduire du néo-romantisme ou de la complaisance, à interroger un certain réel, non seulement pour en donner à voir le plus tranquillement et le plus simplement possible, d'une manière miraculeusement dépouillée, les vies individuelles murées dans les habitations d'un quartier délimité et les tentatives collectives de ses habitants pour échapper aux contraintes de cette vie-là... » 

Le cinéaste de Misère au Borinage conclut son texte par le constat suivant : « Cette œuvre d'un cinéaste solitaire (en dépit des dizaines et dizaines de collaborateurs dont la liste très drôle clôt le film) et perfectionniste, et malgré l'exiguïté des moyens, me paraît une charnière importante dans l'histoire de notre cinéma, elle nous apporte une nouvelle manière de discourir sur le réel et d'en élaborer une expression personnelle. »  

Il me semble important de prêter attention à cette remarque mise entre parenthèses. On trouve dans l'équipe du film les représentants d'une génération partageant avec Lehman cette passion du cinéma, sa liberté et sa pauvreté : Samy Szlingerbaum dont l'unique long métrage - Bruxelles transit - demeure dans toutes les mémoires. Boris Lehman y jouait le rôle du père.  Jean-Noël Gobron, Mirko Popovitch, Mara Pigeon, Pierrot de Heusch, et Michel Baudour à l'image.

Chantal Akerman signe la présentation de la première du film : « Boris Lehman a passé deux ans de sa vie à filmer une partie de notre ville, heureusement : maintenant, déjà, plus rien n'est pareil : des maisons sont détruites ou condamnées, certaines personnes ont été obligées de déménager, d'autres ont disparu, emportant avec elles une partie de ce présent qui fait déjà partie de notre passé : des chansons, des blagues, un certain parler, une langue, un rythme de vie. Ce film est un peu notre mémoire. » 


Jacqueline Aubenas, dans un article paru dans La Relève, le 19 janvier 1979, note que ce quartier, refuge de gens âgés, centré autour d'un hospice, appelle une réflexion sur la mort... Boris Lehman, écrit-elle, qui a perdu ses parents pendant le tournage (le film leur est dédié), explore au travers de ses images la vieillesse et le temps qui passe, les interroge aussi.
Elle ajoute aussi qu'un autre axe du film est le Club Antonin Artaud où le cinéaste a travaillé pendant dix ans comme animateur. Le personnage de Romain qui prépare le café dans une longue séquence réalisée au Club fréquenta l'atelier de cinéma de 1965 à 1983. Il interprète son propre rôle dans Symphonie réalisé par Boris. Il y raconte quelques épisodes de sa vie d'enfant juif caché pendant l'occupation allemande.

Boris Lehman possède un art du portrait remarquable. Il y a, notamment, Jean-Baptiste et Léontine Toonemans, loueurs de vélos et peintres du dimanche, Elie, féru d'ésotérisme, Joseph, l'ancien forain qui a réalisé un modèle réduit du carrousel qu'il fit tourner pendant un demi-siècle sur toutes les foires. Cette œuvre se trouve aujourd'hui exposée dans les collections du Musée Art et Marge.

Et le portrait du directeur qui, assis à son bureau dans une solitude totale, presque métaphysique, pèle longuement une pomme.

Le sixième entretien filmé réalisé par Boris Lehman en 1995 m'était consacré. Un extrait de 
Magnum Begynasium illustrait le poème que j'avais écrit après la première du film. Suivaient ces quelques mots d'amitié : 
« J'ai pensé à ces dérives «excentriques» des autistes de Deligny, à ces imperceptibles tourbillons qui s'ouvrent comme un œil...  Il y a quelqu'un qui marche dans ton film… Plutôt qu'au discours, tu t'es attaché à rendre la présence des gens par une attention aux gestes minimes et au silence. » 

Parce que brodé par Boris
ce dédale
aux gestes minuscules
donne parole à l'essentiel rien
poids de neige 
au battant de l'évanoui.
(1er décembre 1978).


À revoir Magnum Begynasium aujourd'hui, je suis envahi par le sentiment d'une admiration mélancolique, le temps aboli, les amis disparus.

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