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Natan Castay, réalisateur de En attendant les robots

Publié le 10/08/2023 par Quentin Moyon et Vinnie Ky-Maka / Catégorie: Entrevue

Tout juste sorti de l’IAD (promo 2022), Natan Castay propose avec son documentaire En attendant les robots, son film de fin d’études, une réflexion inédite sur l’humain… et la machine. Et même de l’humain par le biais de la machine. Diffusé par le CBA, et découvert en avant-première au festival Visions du Réel, Natan Castay est parti de sa propre expérience de recherche d’emploi, en plein confinement, pour écrire le scénario de son film. À l’époque, il découvre la plateforme Mechanical Turk d’Amazon. Une plateforme où des millions d’utilisateurs, de “petites mains” répartis aux quatre coins du globe se retrouvent pour réaliser, en échange souvent de quelques centimes seulement, des tâches répétitives, mécaniques… robotiques ?

Natan se rappelle sa première mission sur la plateforme : face à des images, il se retrouve à devoir expliciter l’évidence. La photo contient-elle, ou non, une piscine ? De cette première tâche, Natan nourrit rapidement une curiosité autour de la finalité d’une telle plateforme. Un site qui n’a finalement de vocation que sur le court terme, puisqu’il est question pour ces humains de former les IA de demain, de travailler à leur propre remplacement, d’écrire leur propre date de péremption en somme. Mais surtout une curiosité concernant les personnes qui, derrière leur écran, font tourner certains des outils digitaux les plus utilisés au monde (de Google StreetView aux applications de rencontre).

La structure du film évoque d’ailleurs, en sous-texte, l’évolution de la pensée et des intérêts du réalisateur : plus le film avance, plus les tâches réalisées par les protagonistes nous enfoncent, littéralement (les interventions passant du simple floutage des visages à des tâches médicales comme l’observation de radios afin de détecter la présence ou non de cancers), dans l’humain, ses entrailles. L’humain est véritablement le point névralgique de l'œuvre de Natan Castay, tout autant que du fonctionnement du Mechanical Turk d’Amazon… du moins pour l’instant. Car ce qui intéresse aussi le cinéaste ici, c’est le processus de déshumanisation contraint par ces procédés. Du fait de la nature des tâches. Mais aussi du remplacement progressif, mais inéluctable de l’humain par les machines. Car les tâches réalisées par les “Turkers”, comme se font appeler les travailleurs de la plateforme, sont désormais faites par des IA. Comme Natan nous l’explique d’ailleurs, la plateforme est désormais obsolète en Belgique, et on ne peut plus travailler dessus. Un avant-goût de ce qui nous attend dans le futur ? Un mal pour un bien, au vu de la pénibilité de ces tâches ? Sans doute. Mais c’était aussi, comme le rappelle le réalisateur, une manière pour des personnes soumises à des handicaps sociaux ou moteurs, de malgré tout gagner (un peu) d’argent tout en développant des relations sociales même à distance.

De la distance, le cinéaste a d’ailleurs dû en prendre afin de conserver un ton neutre, objectif et documentaire. Paradoxalement, il fait alors le choix subtil d’insérer un personnage fictionnel en lieu et place de son propre personnage, lui qui avait peur que sa proximité avec les vrais Turkers, que le film nous fait rencontrer, ne crée une relation qui n’aurait pas été juste. Sa rencontre avec l’acteur, réalisateur et scénariste belge Harpo Guit, très emballé à l’idée de découvrir et d’intervenir dans cet environnement hors du temps, lui a donné l’opportunité d’aller au bout de son idée.

En découle une réflexion autour de la sociabilité, de la technologie et d’un monde en transition que Natan Castay souhaiterait, en tout cas, poursuivre dans le futur.

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