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Rencontre avec Françoise Levie pour la sortie de Zénon, l’Insoumis

Publié le 04/11/2021 par Dimitra Bouras et Constance Pasquier / Catégorie: Entrevue

Zénon(s)

Il était une fois Zénon Ligre, alchimiste et médecin du XVIe siècle, dont les pérégrinations sont racontées par Marguerite Yourcenar dans L’Œuvre au noir, roman publié en 1968. Il était une fois le cinéaste belge André Delvaux qui adapte, après de longs échanges épistolaires avec l’autrice, le roman de cette dernière au cinéma, en 1988. Il était une fois l’acteur italien Gian Maria Volontè qui incarne Zénon Ligre dans le film d’André Delvaux. Il était une fois Martine Barbé qui propose à Françoise Levie de réaliser un film sur Marguerite Yourcenar. Il était une fois Françoise Levie qui collabore avec Luc Jabon pour écrire le scénario de ce film. Il était une fois les acteurs Johan Leysen et Marie-Christine Barrault qui avaient joué dans l’adaptation de Delvaux et qui incarnent Delvaux et Yourcenar dans Zénon, l’Insoumis, film réalisé par Françoise Levie en 2019.
Il était une fois Zénon, un personnage qui a traversé les siècles, de la Renaissance à nos jours, un personnage représentatif de son époque mais aussi de la nôtre.

Cinergie : Comment vous est venue cette idée de film et cette correspondance entre Yourcenar et Delvaux ?
Françoise Levie : C’est Martine Barbé qui m’a contactée, ce qui est déjà inhabituel parce que normalement je réalise et je produis mes propres films. Elle avait apprécié le film précédent (Anna et Vincent) et elle m’a proposé de travailler avec elle pour faire un film sur Marguerite Yourcenar en parallèle au 30e anniversaire de la mort de l’autrice. On a commencé à réfléchir avec Michèle Goslar, la personne qui a écrit sur Marguerite Yourcenar et qui gère les archives Yourcenar à Bruxelles. On s’est demandé ce qu’on pouvait faire de neuf et on s’est rappelé d’une correspondance entre Delvaux et Yourcenar à propos de l’adaptation cinématographique de L’Oeuvre au noir.
Je suis donc partie aux Etats-Unis à l’Université de Cambridge, près de Boston et j’ai eu accès à toute la correspondance que Delvaux avait envoyée à Yourcenar. J’ai trouvé ça formidable et j’ai proposé à Martine de travailler sur ce sujet. Le projet a eu des hauts et des bas, il a d’abord été refusé avant d’être accepté grâce à Luc Jabon qui m’a aidée à structurer le premier scénario que j’avais écrit. Il m’a donné confiance dans ce que je pensais faire et la collaboration a été très simple, il relisait, réécrivait des lignes. C’était une manière de travailler très fluide et très agréable.

 

C. : Pourquoi avoir été jusqu’à Boston ?
F.L. : Marguerite Yourcenar y avait légué toutes ses archives et la plupart de ses manuscrits parce qu’elle se méfiait des Français. Il y a toute une partie de la correspondance qui ne pourra être ouverte que vers 2025-2030 parce qu’elle voulait être sûre que les gens dont elle parlait soient morts. Et, elle ne voulait pas donner ça à une université française parce qu’elle était certaine qu’on aurait brisé le secret. Et, selon elle, les Américains sont plus respectueux de cela. On a encore beaucoup de choses à découvrir sur elle, notamment sur sa relation avec sa compagne.

 

C. : Ce qui est touchant dans le film, c’est de voir cette complicité naître entre Yourcenar et Delvaux alors que ce n’était pas gagné car elle se méfiait des adaptations cinématographiques de ses livres.
F.L. : Yourcenar avait eu une très mauvaise expérience avec Volker Schlöndorff qui avait adapté Le Coup de grâce, elle s’était sentie trahie. Elle avait fait envoyer les bobines de film aux USA à ses frais, elle avait loué une salle de cinéma pour les visionner et en sortant, elle avait été outrée. Elle était dubitative avec Delvaux. Mais il a eu une autre approche que Schlöndorff. Il était cultivé, lettré et c’est cette facette qui a prévalu ainsi que son côté musicien. Delvaux était un grand musicien et un grand amateur de musique et souvent Yourcenar lui demandait conseil sur ce sujet dans les lettres. Elle s’est rendu compte qu’elle était face à quelqu’un de la même stature qu’elle. Quand on lit la correspondance, on sent deux partenaires. Au début, c’est distant mais peu à peu la relation devient plus intime. Ils commencent à parler du plaisir de vivre, du plaisir de faire la cuisine, de lire, de manger, etc. 

 

C. : On se rend compte que pour Delvaux, cela n’a pas été aussi simple de réaliser ce film. Son désir de film a mis du temps à se concrétiser.
F.L. : Il a pris contact avec Yourcenar alors qu’il était occupé à faire son film avec Fanny Ardant, Benvenuta. Ensuite, il a fait deux films avec le théâtre de la Monnaie. On peut compter quatre ans entre la première lettre et le moment où il a été disponible pour travailler avec Yourcenar. Après cela, ce fut assez intense sauf que Delvaux a eu une crise cardiaque, il a été hospitalisé. À partir de là, leurs rapports sont devenus plus intimes d’autant plus que Yourcenar avait été opérée du cœur. Ils étaient un peu comme frères et sœurs. Elle lui a envoyé un télégramme en disant qu’elle adorait le scénario.

 

C. : Leur relation était purement épistolaire ?
F.L. : Ils se sont rencontrés deux fois. Une première fois dans un hôtel à Bruxelles où ils ont discuté de manière conviviale et une seconde fois à Paris. 

 

C. : Même si Yourcenar ne demande pas à être partie prenante dans les décisions de Delvaux, on voit qu’il l’inclut dans ses décisions pour le choix des comédiens, des décors, etc.
F.L. : Une fois que l’adaptation était écrite, elle lui a envoyé quelques exemples de tableaux. Quand il commence à faire des repérages, il lui envoie des photos d’Italie lors du tournage avec Léotard. Après cela, il y a eu un petit crac entre les deux parce qu’il lui a envoyé une photo d’un escalier baroque et elle n’était pas d’accord du tout de l’inclure. Dans le film, on montre comment Delvaux transforme cet escalier. On voit que Delvaux est un vrai cinéaste et qu’il sait transformer les choses.

 

C. : Le but de votre film, c’est aussi de montrer la difficulté de l’adaptation cinématographique. C’est, en quelque sorte, une leçon de cinéma.
F.L. : J’espère que c’est aussi une leçon de cinéma mais on a aussi ajouté le personnage du narrateur avec Luc Jabon. Ce personnage est joué par un comédien reconnu, Johan Leysen, qui veut monter Zénon sur scène. À travers la correspondance, à travers les textes lus par Marie-Christine Barrault dans la maison de Yourcenar, il fait lui-même son chemin sur ce que pourrait être aujourd’hui Zénon : un philosophe rebelle, un médecin, un homme ouvert sur le monde et qui pense par lui-même. On le voit à Bruges, à Montpellier dans le musée de l’anatomie, à Rome où il rencontre la compagne de Gian Maria Volontè car il ne trouve pas de réponse et Angelica Ippolito va lui montrer une série de polaroïds de Volonté pendant sa préparation de Zénon. L’acteur s’est préparé un an pour le rôle et n’a accepté aucun projet sur le côté pour se préparer à être Zénon. Il a fait ces photos, il fait des arrêts sur image, des superpositions, il se prend en photo nu sur son lit. On sent un homme face à lui-même. Angelica montre ces photos à Johan Leysen qui comprend le travail qu’il doit lui-même faire pour mettre en scène Zénon aujourd’hui. 

 

C. : Dans votre film, il y a cette correspondance qui est lue par Marie-Christine Barrault et Johan Leysen, il y a des extraits de L’Œuvre au Noir et des images d’archive où on voit Yourcenar à l’époque.
F.L. : On n’a guère trouvé beaucoup d’archives où elle parlait de Zénon et on a mis tout ce que l’on avait trouvé. Très curieusement, les journalistes lui posent beaucoup plus de questions sur l’empereur romain Hadrien qui nous intéressait moins puisqu’on fait un film sur Zénon. Ce film est un patchwork : ce sont les textes lus par Marie-Christine Barrault, c’est Johan Leysen qui marche et qui réfléchit avec son dictaphone dans lequel il met ses pensées immédiates (on lui avait donné ce dictaphone pour que ce soit plus actif), ce sont les extraits de L’Oeuvre au Noir et les extraits de Yourcenar et les quelques extraits de la télévision flamande du tournage du film, on n’a rien trouvé du côté de la RTBF.

 

C. : L’écriture de L’Oeuvre au Noir a pris beaucoup de place dans l’esprit de Yourcenar et dans celui de Delvaux. Pour lui, ce n’est pas un film anodin, c’est un film très différent de ce qu’il avait fait auparavant mais il y tenait ! 
F.L. : C’est son dernier film. On ne sait pas s’il était content du résultat, si le film a eu l’écoute qu’il aurait souhaitée. Je n’ai rien vu là-dessus. On ne sait pas non plus si Yourcenar aurait aimé ce film. Elle aurait sans doute adoré l’acteur, c’était un des plus grands acteurs de l’époque, mais à propos du film en général, c’est un mystère.

 

C. : La complicité qui s’est créée entre eux suffit sans qu’on ait besoin de connaître le résultat.
F.L. : Peut-être. Pour ma part, j’ai vraiment adoré faire ce film car il fait non seulement partie de notre patrimoine mais il inclut aussi Delvaux, Yourcenar, Gian Maria Volontè, Bosch, Brueghel. J’ai pu rapprocher Le Mendiant de Bosch aux migrants du parc Maximilien, c’est un condensé de notre pays. Zénon, l’Insoumis, c’est quelque part la Belgique. Ce film fait allusion aux racines, à notre terreau.

 

C. : Yourcenar semble avoir été aussi sensible à ce terreau-là. 
F.L. :
Elle a quand même écrit Archives du Nord et Souvenirs pieux, livres qu’elle a écrits sur sa famille maternelle et paternelle. Sa grand-mère était belge. Quand elle parle de Zénon, c’est toute l’histoire de Flandre.

C. : Pour écrire son livre, elle part dans les rues de Bruges pour comprendre la sensation que Zénon aurait pu avoir.
F.L. : Elle connaissait très bien Bruges, elle avait des amis à Bruges. On a tourné dans l’église de Jérusalem, une église privée qui n’est pas dans le centre de Bruges. Yourcenar, dans son livre, dit que c’est là qu’habite la petite amie de Zénon avant qu’il ne parte faire son tour d’Europe. Le film est imprégné de Bruges. On a recherché les racines qui composaient le thème de L’Oeuvre au noir.

C. : Quels ont été les moments les plus délicats dans le tournage du film ?
F.L. : Il y en a eu plusieurs mais ce qui m’a marquée, c’est quand on est arrivé à Petite Plaisance avec Marie-Christine Barrault. Je suis réalisatrice de documentaires et je suis ici avec deux comédiens qui sont de grosses pointures et je me suis demandé, en arrivant aux Etats-Unis, si ça allait fonctionner parce que ce n’était pas vraiment évident. Et cette maison de Petite Plaisance, c’est un musée. Si on ouvre un tiroir, on tombe sur des photos, des manuscrits. On est vraiment dans le foyer de Yourcenar. Je me demandais comment Marie-Christine allait réagir à mes désidératas de réalisatrice.
Un autre moment marquant, c’était dans l’église de Jérusalem devant le tombeau du Christ avec Johan, c’est un endroit incroyable parce que le Christ ressuscité n’a pas été représenté, il est couché par terre dans un petit caveau éclairé par des bougies, et je voulais que Johan se montre à nu, je voulais qu’on sente qu’il se passait quelque chose entre ce Christ et lui. Je me suis demandé jusqu’où je pouvais aller avec lui. Finalement, c’est le moment que je préfère dans le film.

 

C. : Marie-Christine Barrault a tout de suite été convaincue par sa présence dans le film ? 
F.L. : Elle a fait plusieurs spectacles autour de l’œuvre de Yourcenar. Elle connaît son œuvre et son ressenti et elle voulait vraiment aller visiter la maison à Petite Plaisance. Elle a tout de suite accepté.

 

C. : Les acteurs ont été émus de se replonger dans le film d’André Delvaux trente ans après?
F.L. : Oui, ils jouaient tous les deux dans le film de Delvaux. Johan avait le rôle du geôlier et Marie-Christine jouait la maman de Zénon. Marie-Christine était émue car elle adorait Delvaux. Pour elle, c’est un des plus grands réalisateurs.

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