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Un monde de Laura Wandel - Sélection Officielle Un Certain Regard

Publié le 12/07/2021 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Graine de violence

Qui a eu cette idée folle… ? La petite Nora (Maya Vanderbeque) entre à l’école primaire et voit son grand frère, Abel (Günter Duret), devenir victime de harcèlement. Tiraillée entre son père qui l’incite à réagir et à tout lui raconter, son besoin (vital) de s’intégrer, elle qui est si réservée et toujours à fleur de peau, et son frère qui la supplie de garder le silence pour ne pas envenimer la situation, la petite fille, bien trop jeune pour comprendre comment s’en sortir, est projetée violemment dans ce « nouveau monde » et dans un conflit de loyauté.

Un monde de Laura Wandel - Sélection Officielle Un Certain Regard

Dès les premiers instants du premier long-métrage de Laura Wandel, l’émotion nous prend à la gorge pour ne plus nous quitter pendant 1h12. Nora enlace tendrement Abel, mais la fillette, déjà en larmes, est arrachée à son père, qui vient de déposer ses deux enfants à l’école. Pour Nora, c’est le tout premier jour en première primaire. Elle reste prostrée, terrifiée à l’idée de quitter pour la première fois la sécurité du cocon familial. Si la scène est si dificile à regarder, c’est parce que nous avons tous connu ce premier jour, que nous nous sommes tous accrochés aux bras de notre mère ou de notre père, que nous avons tous été « lâchés » dans ce terrain hostile et que nous l’avons vécu comme un abandon. Dès lors, la caméra ne quittera jamais plus le point de vue de Nora dans l’enceinte de l’école. Nous nous retrouvons dans sa peau et allons faire l’expérience d’une violence psychologique insensée. La caméra chevillée à Nora et la dimension sonore se chargent de l’immersion. Dès son arrivée, elle est littéralement assaillie par le bruit, assourdissant. Un vacarme de cour de récréation et de salle de classe : enfants qui hurlent, inconnus braillant des ordres, sonnerie stridente, pupitres traînés sur le sol… Nora se retrouve complètement désorientée, désemparée… et nous avec !

Ce n’est pourtant que le début du cauchemar. Un Monde va explorer la mécanique infernale qui peut transformer du jour au lendemain un enfant parfaitement joyeux et épanoui en marginal. En illustrant les peurs qui peuvent passer par la tête d’un tout petit, le film démontre en effet à quel point ces premiers jours d’école peuvent influencer le reste d’une vie.

En théorie, l’école est un lieu d’ouverture, d’éveil, de découverte, de partage, de tolérance et d’épanouissement. Ici, elle est montrée comme le premier vecteur de graves traumatismes enfantins qui risquent de se répercuter sur l’avenir. C’est le début du cynisme, de la cruauté, de la méfiance, de l’intolérance, de la division. C’est le lieu des premières pulsions de violence. Un microcosme de la vie et un début de passage à l’âge adulte, certes, mais qu’aucun enfant de 6 ans ne devrait avoir à découvrir si tôt. Comment un enfant ayant vécu une telle violence, ne serait-ce que durant quelques jours, peut-il s’en remettre sans garder un goût amer dans la gorge ou, dans le pire des cas, de graves séquelles ? N’y a-t-il pas un moyen de faire mieux pour eux ? Le système pédagogique entier ne serait-il pas à revoir ? Un Monde fait ce constat amer : l’école ne remplit tout simplement plus ses fonctions. Elle fabrique, au contraire, des animaux blessés, pour certains inexorablement. Elle transforme des petits êtres uniques et adorés en simples « numéros ».

Un Monde est donc un vrai choc. On n’oubliera pas de sitôt le calvaire de cette attachante petite fille qui voit son monde s’écrouler. Pour ce premier essai magistral, Laura Wandel nous propose son Son of Saul version école primaire, où même le cours de gymnastique, dans une ambiance quasi-militaire, s’apparente à une humiliation. Déchirant, douloureux, Un Monde est également, sans le dire ouvertement, un plaidoyer vibrant pour l’éducation à la maison et pour le recours à des pédagogies alternatives !

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