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Witz de Martine Doyen

Publié le 12/10/2018 par Fred Arends / Catégorie: Critique

Après le détonant Hamsters (2017), Martine Doyen signe une histoire d’amour décalée, drôle et réjouissante où se mêlent avec grâce une mise en scène inventive et le talent de deux comédiens généreux et émouvants : Sandrine Blancke et Sam Louwyck.

 

 

Witz de Martine Doyen

Witz ! Comme le son que font deux synapses lorsqu’ils se connectent entre eux car tout commence par une histoire de cerveau abîmé. Suite à un tremblement de terre, Stella (Sandrine Blancke), comédienne de seconde zone, se retrouve à l’hôpital avec une commotion cérébrale. Frappée d’un syndrome rare, ses capacités de langage s’en trouvent affectées : dyslexie et lapsus prennent possession de sa voix. Elle devient également insensible à l’humour et au rire. Désemparée et seule, son monde, déjà peu ancré, s’effondre petit à petit. Sa rencontre avec Frank (Sam Louwyck), atteint du même mal qu’elle, la conduira sur les sentiers de la joie et de l’amour fou. 

Le cinéma de Martine Doyen est celui des dérèglements et des ruptures. Dans Hamsters, ils s’exprimaient à travers les corps de ses personnages atteints d’une danse hors-normes et radicalement libre. Le dérèglement à l’œuvre dans Witz est celui du langage et de la voix. De même que Frank dont le langage a été atteint lors d’un accident, Stella se retrouve à la marge de la société, incapable désormais de se conformer aux règles sociales établies dont l’humour et la bienséance font partie. Ces dérèglements parsèment l’ensemble du film ; la péniche de Stella a été cambriolée, son chat a disparu, son ex violent la harcèle, tout son environnement exaspère son état à « l'envers » exprimé par des lapsus absurdes et hilarants.

Le montage parallèle prend son temps pour faire se rencontrer ces deux âmes esseulées et en quête d’apaisement. Et si la narration est plus posée que dans le précédent film de la cinéaste, elle n’en reste pas moins troublée, avançant doucement, travaillée par une mise en scène subtile, faite de ruptures de tons et de rythmes et soutenue par la musique ancestrale de Piloot.

Gorgé.es de rire 

Le rire est également au cœur de ce film peu conformiste. Si les rires moqueurs et sardoniques s’expriment d’abord aux dépens des deux personnages principaux (la mère de Stella, les collègues de Frank), il est aussi explosion, énergie vitale libérée. Et source de rire. Il crée sa propre dynamique et s’auto-entretient. À l’image de ce fou rire entre les deux « thérapeutes » de Stella, déclenchement inopiné, surgissement soudain de désordre dans une réalité trop réglée. La dernière partie, western ardennais surprenant, devient une séquence déjantée avec des adeptes d’un yoga du rire, notamment interprétés par Fiona Gordon, Dominique Abel et le toujours inquiétant Pierre Nisse. Stella et Frank se rapprochent, couleurs des vêtements en harmonie, le rire coincé dans la gorge, prêt à sortir…

Enfin on retrouve Sandrine Blancke, décidément bien trop rare au cinéma, qui distille un jeu au diapason de l’univers déployé par la cinéaste, entre burlesque et désespoir, fragilité et puissance. Face à elle, Sam Louwyck est un amoureux fou (qui ne le serait pas ?) tendre, viril et étonnant.

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