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Hippolyte Leibovici, réalisateur de Mother's

Publié le 25/06/2020 par Bertrand Gevart / Catégorie: Entrevue

Le réalisateur Hippolyte Leibovici s'immisce au cœur d'une famille de 4 générations de drag queens. Le temps d'une soirée, il nous raconte leur vie, leurs espoirs, leur drag out. Notre rencontre avec le réalisateur nous a permis de questionner son film sous un autre prisme, celui des sentiments humains partagés par tous, dans l'incertitude et la peur qui traversent certaines vies, où l'autre, à l'image de la "Mother",  permet parfois l'épanouissement de soi.

Hippolyte LeiboviciCinergie : Pouvez-vous nous parler de votre parcours avant Mother’s ?
Hippolyte Leibovici : J’ai commencé très tôt, vers l’âge de 13 ans. Au départ, je distribuais des cafés sur des tournages, je n’allais plus en cours. Mais c’est véritablement vers 15 ans que les choses se sont cristallisées puisque j’ai eu mon premier contrat pro où je remplaçais des gens à l’image, au casting, à la production, l’assistanat. Parallèlement, je faisais des petits films, des petites fictions. Le premier film est toujours le plus important, c’est un sentiment très singulier. J’ai débuté mes études à l’INSAS où j’ai rencontré mon équipe technique avec laquelle j’adore travailler et avec laquelle je veux continuer de tourner, je ne peux pas m’imaginer faire un film sans eux.

 

C. : Et vos productions précédentes ont-elles influencé Mother’s ?
H.L. : J’ai réalisé le film Vénus. Il aurait dû être mon dernier film de fiction. Car après ce film-là, je me suis questionné sur mon désir de faire de la fiction, de ma difficulté à communiquer avec les comédiens. Mais en fêtant la fin du tournage, le comédien m’a emmené au Cabaret Mademoiselle et je suis tombé amoureux des drag-queens. Je suis revenu le lendemain, et j’y suis retourné tous les jours suivants pendant un an. J’y ai même travaillé comme videur. C’est devenu ma famille. Je leur ai proposé de les filmer, avant même que le projet Mother’s me vienne à l’esprit. Je faisais des portraits dans les loges, une vingtaine de portraits. Je savais qu’elles avaient des choses à raconter et je pressentais déjà une esthétique liée au miroir. Pour le dernier portrait, j’ai rencontré « Maman », c’est la seule que je ne connaissais pas, c’était impressionnant car c’est la mère drag-queen de toutes les drag-queens belges. Le matin de l’interview, elle poste un mot sur facebook en expliquant qu’elle a perdu une de ses sœurs drag-queens. Je lui propose de postposer l’interview. Mais elle insiste. Alors en arrivant sur place avec Mademoiselle Boop, je vois Maman en pleur. Pendant une heure on boit, on pleure, on parle des morts, de souvenirs.

 

C. : À quel moment l’idée de Mother’s s’est cristallisée ?
H.L. : C’est probablement cette rencontre avec Maman. Cet entretien a fait émerger l’idée de travailler autour de la drag-mother. Quand tu veux devenir drag-queen, tu dois trouver une drag-mother expérimentée et qui va t’apprendre les rudiments du métier. Je me suis rendu compte que j’avais des portraits qui se croisaient. Mademoiselle Boop, Kimi, Loulou Velvet, et Maman. Elles sont toutes drag-mothers l’une de l’autre, c’est une famille de drags, 4 générations différentes. Je leur ai proposé de faire un film. Elles m’ont répondu par la positive en suggérant une condition : je devais moi aussi devenir drag-queen. C’est ce que j’ai fait. Et deux mois plus tard, on commençait le tournage du film.
C’était important de faire cela, car quand tu te mets dans les traits et la préparation de tes personnages, tu les comprends autrement. Ce qui était intéressant, c’était de travailler autour de la question du regard. En devenant drag-queen, les regards sur moi ont changé, d’invisible je suis devenu quelqu’un qu’on regarde, parfois avec bienveillance parfois avec plus de violence. C’est une expérience où l’on découvre plusieurs facettes de soi-même surtout en tant qu’homme hétéro.

 

Mother'sC. : C’était le processus qui vous avez manqué dans Vénus ?
H.L. : Il y a une différence entre le documentaire et la fiction. En documentaire, selon moi, on ne peut pas tricher, on ne peut pas mettre en scène, demander ce qu’on aimerait entendre. Il faut un travail de repérages. Alors qu’en fiction, il s’agit de transposer une vue de l’esprit, une idée.

 

C. : Pouvez-vous revenir sur l’utilisation des miroirs qui ancrent une mise en scène entre portrait, autoportrait, regards, mais aussi le passage du miroir à la réalité à mesure qu’elles se dévoilent.
H.L. : Il y avait une dimension esthétique forte qui m’avait marquée lors des repérages. Cela amenait de la mise en scène dans le documentaire. C’est la seule chose qu’on s’est autorisée à faire. Il s’agissait de quitter le miroir au moment où les dévoilements s’intensifient entre être et paraître. Plus elles se maquillent, plus elles se dévoilent, on apprend des choses sur soi en les dissimulant.

 

C. : Pensez-vous que Mother’s tient un rôle, un destin particulier dans l’actualité avec notamment cette mise en cause de la communauté invisibilisée ? A-t-il apporté ou déplacé un autre regard, décloisonné les clichés sur les drags ?
H.L. : Pour moi ce n’est pas un film LGBT, ni sur le coming out ou le dragging out bien qu’on aborde ces sujets-là. C’est avant tout un film qui parle de problèmes d’humains que tout le monde partage : le fait de se sentir mal avec soi même, de s’accepter, de manquer d’amour, de s’interroger sur les regards des autres. Mais il a eu un impact sur le réel puisqu’à la suite du film, certaines personnes ont fait leur coming out. Il a donc une portée particulière, il a joué un rôle dans la vie de certaines personnes, les a aidés à parler, à s’ouvrir, à s’accepter.

 

C. : Il y a aussi dans le film un remake de la dernière cène. Une forme de citation critique ?
H.L. : Il y a aussi dans cette séquence une bienveillance où Maman et Kimi s’échangent un regard. L’idée était effectivement d’introduire un geste critique et politique. Le choix de la dernière cène n’est pas anodin. Jésus et ses apôtres sont ceux qui ont créé le patriarcat. Je voulais réinvestir ces vieilles idoles par des idoles modernes.
Je ne m’inscris pas contre les religions, mais il faut y dénoncer la violence qu’elles génèrent pour plein de personnes. Certaines personnes m’ont d’ailleurs reproché ce détournement du tableau. Mon film parle d’amour, mais devant le christianisme, on ne semble pas tous très égaux face à l’amour.

 

Mother'sC. : Comment s’est déroulé le tournage ?
H.L. : On a tourné pendant cinq heures en une soirée. La caméra s’efface au fur et à mesure pour arriver à un degré de naturel.

 

C. : Vous aviez envisagé d’en faire un long ?
H.L. : Non, le film marche dans ce format-là. Évidemment il y a de beaux moments qu’on n’a pas mis. Mais il ne faut pas donner toutes les clés. Il faut encourager les gens à aller voir par eux-mêmes aussi ce qui se passe dans les cabarets.

 

C. : Quelles sont les sélections du film ?
H.L. : Il est au BSFF en compétition nationale et dans la catégorie Next Generation. Il est aussi au Millenium. Il a reçu le prix Découverte au Brussels Art Film Festival.

 

C. : Vous travaillez actuellement sur d’autres projets ?
H.L. : J’ai un projet de fiction qui se base sur une Maman qui vit sa dernière soirée en loge avant la fermeture du cabaret.

 

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