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In Another Life de Philippe de Pierpont

Publié le 04/03/2019 par Bertrand Gevart / Catégorie: Critique

Une si longue amitié

Ils s'appellent Innocent, Etu, et Assouman. Ils sont les trois survivants d'un groupe d'enfants des rues du Burundi que Philippe de Pierpont a rencontrés par hasard, un jour de 1991. Une amitié entre eux et le réalisateur naît ainsi que cette promesse “naïve” de se retrouver régulièrement pour faire ce film ensemble et ce, jusqu’à ce qu'ils soient tous morts. Après les avoir filmés enfants, adolescents et jeunes adultes, il retrouve, aujourd’hui, les trois derniers. 27 ans plus tard. Deux sont décédés et l'un n'a pas souhaité témoigner. Ils ont quarante ans, une vie de souffrances et d'injustices derrière eux, qui les poursuit toujours. Leurs témoignages sont limpides et éclairants sur la vie de ces enfants qui ont, un jour, décidé de se prendre en main, s'échappant d'une famille trop pauvre pour s'occuper d'eux, s'échappant d'une situation de violence intenable.

Ce projet de suivre et de filmer ces jeunes garçons pauvres sur une longue période aboutit à une réelle co-réalisation, ces gamins devenant, au fil des rencontres, de plus en plus metteurs en scène eux-mêmes, jouant avec la caméra et menant le réalisateur sur les chemins de leur existence. C'est aussi l'histoire de ces hommes au présent, leur regard sur cette enfance abimée, sur leurs espoirs et leur pays. Il s'agit aussi, pour ces trois hommes, d'évoquer ceux qui sont morts et cette amitié si fondatrice.

Le montage convoque les images d'archives de ces enfants galopant dans les rues, dans la crasse, quémandant de la nourriture sur les marchés, chantant et dansant, s'amusant ensemble. Leur parole lucide produit un discours puissant sur leur vie et leur parcours. À ces images du passé en vidéo un peu vitreuse, prises sur le vif, souvent en mouvement et diurnes, sont liées celles actuelles, très mises en scène, posées, la plupart du temps nocturnes où la parole est particulièrement valorisée, intime, personnelle, fragile, expression de la confiance désormais infaillible établie entre eux. Ce montage entrelace avec précaution et douceur ces deux ensembles d'images, par les sons ou plus souvent par des raccords de gros plans, les visages constituant l'une des composantes visuelles fortes du film. Il est également construit sur des rimes visuelles, image récurrente de la course à pied, de la fuite, de plans silencieux et suspendus dans leur durée.

Le parti-pris esthétique est souvent troublant et fascinant. Certaines séquences sont purement visuelles comme celle magnifique dans la décharge d'ordures qui crache ses feux et ses fumées et où les trois protagonistes, évoluent en ombres errantes et retrouvent l'humanité par la beauté de l'aube ou celle, ambiguë, du « costume » où les trois hommes revêtent l'habit d'une classe sociale inatteignable et où ils interprètent le rôle du boss comme s'il s'agissait peut-être de s'amuser de leur malheur ou de retrouver leurs jeux d'enfants.

De même, les nombreux plans de plongée ou de remontée de la caméra qu'on imagine filmés par un drone étonnent et surprennent par la dimension poétique qu'ils instillent, révélant des perspectives nouvelles. Ces effets, outre leur beauté, dégagent le film du misérabilisme car ces hommes, criminalisés depuis leur enfance parce que pauvres, ont retrouvé leur dignité et leur statut d'être humain.

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