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La Fiancée du poète de Yolande Moreau

Publié le 14/11/2023 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Une fleur dans les ruines 

Amoureuse de peinture et de poésie, Mireille Stockaert (Yolande Moreau), sortie de prison et de retour depuis peu à Charleville, le petit village de sa jeunesse, s'accommode, malgré une licence en lettres, de son travail de serveuse à la cafétéria des Beaux-Arts, tout en vivant de trafic de cigarettes et d’autres petits larcins. N'ayant pas les moyens d'entretenir la grande maison familiale des bords de Meuse dont elle a hérité, elle décide de proposer des chambres d’hôte et prend trois locataires, des hommes marginaux qui vont bouleverser sa routine, l’aider à aller vers les autres et la préparer au retour d’un quatrième larron : son grand amour de jeunesse, le poète André-Pierre (Sergi Lopez), à qui, 40 ans plus tôt, elle a « donné son âme, qu’il a transformée en champ de ruines »… Sans le savoir, ces cinq âmes à la dérive posent les premières pierres d’un édifice encore un peu branlant : une nouvelle famille !

La Fiancée du poète de Yolande Moreau

Poésie, humour, chansons, surréalisme, voilà ce que nous propose Yolande Moreau pour son troisième film de cinéaste, après le formidable Quand la mer monte (2005) et Henri (2013). On retrouve dans ce troisième essai le style caractéristique de cette artiste iconoclaste aux talents multiples : un mélange de gravité et de douceur, d’humour burlesque (une scène entière utilise les codes du film muet) et de poésie (l’héroïne récite des poèmes et a des conversations avec la statue d’un grand cerf qui protège sa maison, William Sheller incarne un prêtre qui joue des morceaux d’ABBA sur les orgues de l’église…), marqué par une tendresse infinie pour les marginaux, incarnés ici, outre par la réalisatrice elle-même, par un irrésistible quatuor. 

Grégory Gadebois, tout en retenue, n’a pas grand-chose à faire pour s’avérer immédiatement génial dans le rôle de Bernard, un jardinier travesti épuisé par son combat pour la garde de sa fille. Thomas Guy incarne Cyril, un étudiant en froid avec sa famille, mais doué pour la peinture, qui gagne sa vie avec ses portraits plus vrais que nature. L’inénarrable Estéban, avec son inimitable diction traînante, est une fois de plus tordant, dans la peau d’Elvis, un migrant et musicien turc qui tente à grand-peine de se faire passer pour un cowboy américain pour ne pas être déporté. Enfin, l’irrésistible Sergi Lopez est l’amour de jeunesse, celui que Mireille n’a jamais pu oublier, lui aussi de retour dans la région, mais qui « ne trouve plus les mots » pour se faire pardonner un vieux mensonge qui a provoqué dans la vie de Mireille une réaction en chaîne de drames et de déceptions. Yolande Moreau elle-même incarne une femme qui se sent « vide », qui ne se sent pas la bienvenue chez elle à cause de ses erreurs de jeunesse et qui se réfugie dans sa fantaisie et sa générosité pour se reconstruire. La grande maison de campagne qu’ils occupent, avec vue sur la Meuse, fonctionne comme une métaphore de l’état d’esprit de Mireille : en ruines, cramée (sa chambre d’enfance a connu un incendie), mais toujours solide ; elle serait à nouveau magnifique avec un petit ravalement de façade… 

Voir ces cinq cabossés se remettre ensemble de leurs vieilles désillusions, réapprendre à rire, à s’amuser, à inventer des combines, à aimer et à pardonner par le biais de l’art, de la musique et du partage (« On ne possède que ce que l’on donne » est la devise de Mireille) provoque un sentiment chaleureux de « feel good movie », avec une pointe de subversion en prime. Avec sa morale inspirée de Paul Valéry, La Fiancée du poète, dont le titre de travail était « Même au Milieu des Ruines », est un petit vent d’air frais qui nous rappelle qu’on a besoin de mensonges pour vivre et pour se consoler, que « sans les faussaires, la vie serait vraiment triste » et que « si la poésie n’existait pas, les rossignols roteraient »… À méditer.

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