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Lucie perd son cheval de Claude Schmitz

Publié le 07/11/2022 par Anne Feuillère / Catégorie: Critique

« Le monde entier est un théâtre... »

En 2019, Claude Schmitz recevait le prix Jean Vigo pour Braquer Poitiers. Son moyen-métrage, cocasse et tendre, autour d’une vague histoire de casse et de séquestration suivait, le temps d’un été, une petite bande hétéroclite de personnages attachants et hauts en couleurs. D’une grande fraîcheur, son film cheminait avec une élégance nonchalante entre l’absurde et la délicatesse, passant de l’improvisation documentaire à la composition parfaite. Et chaleureusement vivant, il allait en se libérant de toute contrainte scénaristique pour s’inventer doucement au fil d’improbables dialogues et de minuscules péripéties. Diplômé de l’INSAS, metteur en scène et comédien, Schmitz réalise avec Lucie perd son cheval son premier long-métrage, un film à la fois tendre et revigorant, libre et surprenant. Et pour cause, Lucie rêve...

Lucie perd son cheval de Claude Schmitz

Mêlant à nouveau fiction et documentaire, Lucie perd son cheval s’ouvre sur des images très naturalistes, presque un carnet de vacances filmées. Lucie est chez sa grand-mère avec sa fille. Mais ça ne va pas fort, on le comprend à demi-mots. Elle doit répéter son rôle, partir travailler, laisser sa gosse qui est bien petite. Mais Lucie s’endort et là voilà perdue en armure dans les collines sous un cagnard pas possible à errer, trotter, perdre son cheval, le chercher, rencontrer deux autres cavalières elles aussi sans monture. Et puis pouf, d’un seul coup, le film se retrouve ailleurs, dans le grand théâtre de Liège où Francis, alors que tout s’est arrêté (pourquoi ? On nous laisse l’imaginer...) fait le tour du propriétaire à Olivier, qui s’amuse d’un rien, s’émerveille d’un spot, d’une plante, d’un fumigène… Sur le plateau, Lucie et ses comparses dorment à poing fermés. Mais les voilà qui soudainement se réveillent… Branle-bas de combat ! Il faut rameuter la troupe et jouer la pièce… En l’occurrence Le Roi Lear

 

Coincée entre deux rêves, le personnage de Lucie guerroie mais sans bien savoir contre quoi, prisonnière de ce théâtre où elle doit jouer Cordélia quand elle veut réintégrer son premier rêve, récupérer son cheval pour lequel elle donnerait bien elle-aussi son royaume (On rêve, on est chez Shakespeare, tout peut bien se mélanger, non ?). Et peut-être enfin se réveiller et retrouver sa fille et sa vie. En plus, elle a faim, elle veut se nourrir dans tous les sens du terme. Alors le poulet en plâtre du banquet ne peut pas la satisfaire. À quoi bon être là, soumise aux colères d’un régisseur biker distrait et bordélique, d’un metteur en scène nonchalant et dictatorial, de ses partenaires qui s’éparpillent ? Lucie se demande ce qu’elle fait là. Et tandis que les autres trouvent de la joie à être ensemble, que sa grand-mère là-bas l’interroge sur sa capacité à être présente à elle-même, ici Pierre, le metteur en scène, répète « Le théâtre, c’est de la merde. Il faut juste être là. » Réflexion sur le métier de comédien, ses multiples petites misères et ses grands dilemmes, Lucie perd son cheval met en scène sur un mode ludique et onirique cet écartèlement constant entre l’ici de la scène du théâtre et le là-bas de la vie intime. Alors, comment joindre les deux bouts ? 

 

Tout est sens dessus-dessous et se mélange dans un petit film inclassable. On voyage des grands paysages écrasés de lumière à la claustrophobie du plateau. Les genres se mélangent entre les costumes des cavalières d’antan au rock’n’roll ou à la lumière des stroboscopes. L’épopée bucolique de ces trois chevalières errantes dans la nature fait place à des saynètes burlesques ou poétiques dans le théâtre. Les tirades de Shakespeare ou les apartés introspectives de Lucie rebondissent sur des dialogues terre-à-terre ou cocasses… Ainsi Lucie perd son cheval cultive l’art drôle et délicat de l’incongru. Il multiplie les juxtapositions improbables tout comme la poésie surréaliste les rencontres entre parapluies et machines à coudre sur la table de dissection. Qui ici, serait, outre le plateau du théâtre, le film dans son entièreté qu’il redouble en miroir. Alors, puisque les réalités sont indiscernables, autant être là, comme le répète Pierre. Et surtout ne pas perdre le fil (ou le film) des histoires qu’on choisit de se raconter. Car, de toutes manières, « Le monde entier est un théâtre / Et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs...»

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