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Paloma Sermon-Daï, à propos de Petit Samedi

Publié le 23/10/2020 par Dimitra Bouras et Oscar Medina / Catégorie: Entrevue

Paloma Sermon-Daï, jeune réalisatrice belge, arrive avec son premier long-métrage documentaire produit par Michigan Films, pour lequel elle s’est vu décerner le prix Agnès au FIFF et le Bayard d'Or ! Petit samedi, c'est le quotidien de Damien Samedi, 43 ans, qui essaie de combattre ses addictions et qui, porté par sa mère, débute une thérapie. On suit ainsi cette thérapie et on entre finalement avec lui dans une introspection de l'enfance, de son passé, des début de son addiction et on approche le pourquoi.

Sortie de l'INRACI, la réalisatrice avait déjà vu son film de fin d’étude Makenzy, présenté à Visions du Réel, un court-métrage documentaire à l’ambiance de village qui suivait le quotidien d'un petit garçon parti à l'internat.

Tous deux ont été tournés sur un territoire qui lui est à la fois proche et bien connu, son village d’enfance.

Cinergie : Comment arrive-t-on à défendre un premier long-métrage à la sortie des études ?

Paloma Sermon-Daï : En sortant de la section image de l'HELB, ce qu'on appelait l'INRACI, ayant une formation plutôt technique, je me suis inscrite à des ateliers d'écriture de documentaires organisés par le CVB et par l'atelier Dérives. Et puis, j’ai directement communiqué un premier jet à mon producteur Sébastien Andres, de chez Michigan film. Je n’ai pas dû me battre pour ce long-métrage, mon producteur étant à l'origine mon professeur à l’INRACI. Donc, je pense qu'il avait une certaine confiance en ma façon de travailler et en ma connaissance de ce territoire qui est mon village d'enfance.

Je suis arrivée avec ce projet qui, à la base, était un film avec beaucoup plus de personnages. C'était un film qui suivait davantage le quotidien du village bien que j'avais quand même, dès le départ, cette envie d'aborder le quotidien de mon frère.

Ainsi, quand j'ai commencé à travailler avec mes producteurs, on a resserré de plus en plus sur le personnage de mon frère et puis, au fur et à mesure des repérages, ma mère s'est ajoutée à l'histoire parce qu’en filmant mon frère, je me suis rendu compte qu’il était beaucoup plus à l'aise dans les séquences où ma mère intervenait. C'est donc assez naturellement que j'ai commencé à m'intéresser au duo.

C. : Comment est-ce que toi, en tant que sœur et fille, tu te retrouves ? 

P. S-D. : J'ai commencé à écrire le film en pensant, au départ, que je ferais partie de certaines séquences parce que dans les repérages j’intervenais dans la discussion comme je le fais d'habitude quand je vais voir ma famille. C'était construit ainsi et puis, je me suis concentrée sur mon frère. Ma mère s'est ajoutée et c'est vrai que ce que j'ai trouvé d’intéressant, c'était d'aborder l'addiction à travers la relation mère-fils. Passer par cette relation, c'était une façon d'alléger les choses. On est quand même dans un sujet lourd. C’est pour cela que j’ai fait le choix de travailler ce lien de famille et de rebondir chaque fois sur la réaction de la mère, sur le cheminement de la mère, sur finalement elle qui se bat pour qu'il aille en thérapie et lui qui, au départ, le fait un peu pour lui faire plaisir. Et puis, finalement, c'est ce que raconte aussi le film, c'est ce cheminement vers la thérapie, vers l'introspection et vers cette conclusion, cette note d'espoir qui est finalement très réaliste.

 

C. : C'est évident que c'est un sujet qui doit te tenir à cœur puisque qu’il s’agit d’un sujet personnel mais il va au-delà de la relation personnelle. Est-ce que tu te rendais compte que ce serait un film qu'on allait pouvoir utiliser ou qu’on va utiliser pour débattre de la question de l'addiction ?

 

P. S-D. : Ma première envie, et je crois que c'était aussi ce qui a motivé Damien au départ et ce qui lui a fait accepter le projet, c'était cette envie de développer, d’ouvrir la parole et d'aider d'autres familles, d'autres gens dans cette même situation. Je crois que je n’avais pas conscience de l'impact que cela pourrait avoir sur les associations qui ont manifesté un grand intérêt pour le film, ce qui a été formidable pour nous parce que finalement c'est le public principal qu’on a envie de toucher  : les gens qui sont concernés.

Pour nous, l'envie, mais en même temps la crainte, c'était de le montrer aux gens du coin, ceux qui nous sont proches, au microcosme du village. Ce qui a été formidable, c'est la réaction compréhensive des gens et je crois que les Prix reçus au FIFF y sont pour quelque chose.

 

C. : L'intérêt de ton film réside dans le point de vue que tu défends ; tu n'as pas fait le portrait de quelqu'un de dépendant mais de quelqu'un qui est malade. C'est un angle qu’on n'a pas l'habitude de voir. 

P. S-D. : En fait, c'est clairement une maladie parce que c'est quelqu'un qui a une vie relativement normale, c'est quelqu'un qui a un quotidien assez simple, qui a envie de se lever tous les matins, d'aller travailler. Ce n'est pas quelqu'un qui vit dans la fête – il a évidemment eu une jeunesse, on s'en doute – c'est quelqu'un qui a une vie de compagnon, de fils tout à fait « classique » et donc c'est un vrai combat pour lui d'arriver à mener les deux de front.

 

C. : Est-ce que après avoir vu ce film, cela a provoqué quelque chose chez Damien et chez ta mère ?

P. S-D. : Ils ont découvert le film pour la première fois à Berlin, à la première. Ils m'avaient fait confiance jusque-là, ils n'avait pas envie de le voir en cours de montage et moi, j'avais très envie qu'ils le voient sur grand écran. J'avais envie qu'ils soient portés par la présence d'un public. Ils ont été assez surpris. Je pense que ça a été un peu un choc de se voir, un choc pour Damien parce qu'il s'est vu dans tous ses états. Je crois qu’il a eu un peu de mal à se voir dans ses moments les plus sombres et les plus faibles. Pour ma maman, je crois que ce qui était finalement le plus compliqué c'est, pour une dame d'une soixantaine d'années, de se voir pour la première fois sur grand écran. Je crois que c'est quand même quelque chose qu'il faut affronter surtout pour quelqu'un qui n'est pas forcément à l'aise avec son image. Je pense qu'elle a été très touchée notamment de voir son fils en thérapie et qu'elle a été très surprise de l'aisance avec laquelle il parle de son addiction et de ses problèmes.

Et on en a beaucoup ri aussi parce qu'il y a des scènes qui sont quand même cocasses et ça les a amusés.

 

 Paloma Sermon-Daï

C. : Comment est-ce que toi tu t'es sentie dans cette relation, avec ta caméra ? Il y a des moments où on a l'impression qu'il n'y a personne derrière la caméra. 

P. S-D. : J’y étais toujours ! On a tout de suite trouvé, en tout cas je l’espère, une place assez juste avec l'équipe. Ils ont tout de suite été très à l'aise. On tournait beaucoup et, au fur et à mesure, je faisais un tri. Parfois, dans des discussions, ils disaient des choses qu’ils risqueraient de regretter. Ce qui fait ma force, je pense, c’est que je les connais très bien. Je suis vraiment dans une empathie avec eux. J’ai vraiment été gardienne de notre narration et le tournage était très agréable. Il y a eu plus d'émotions que dans un tournage traditionnel parce que, encore une fois, j'étais vraiment gardienne de leur intégrité.

 

C. : Une séquence qui n’a pas dû être facile à tourner c’est quand ta maman est en train de chercher Damien et qu’elle s'adresse aux jeunes en leur demandant s'ils ne l'ont pas vu et qu'elle essuie certaines remarques désobligeantes. J'imagine que ça ne devait pas être facile pour elle ni pour toi d'être là et de tourner cela. 

P. S-D. : Cette séquence fait partie des moments ouvertement mis en scène du film. On était quand même dans une complicité avec les jeunes et les gens qu'on croisait. On n'avait pas peur de répéter, de recommencer. 

C. : J'imagine que vous étiez une petite équipe, combien étiez-vous ? 

P. S-D. : Oui, on était trois. J'étais évidemment toujours là et puis, il y avait Frédéric Noirhomme à l’image, Thomas Grimm-Landsberg sur la majorité du tournage et puis il s'est fait remplacer par Fabrice Osinski parce qu'il est devenu papa et à la régie on avait Margaux Janssens. Au montage, on avait Lenka Fillnerova et au mixage, Aline Gavrois. 

C. : Ton équipe, ce sont des gens que tu connais avec qui tu avais déjà travaillé ou que tu rencontré à l'école ? 

P. S-D. : Non, c'est aussi pour ça que mes producteurs m'ont fait confiance, en tant que jeune réalisatrice sur un premier long-métrage, j'avais une vraie envie de m'entourer de gens plus expérimentés que moi. Je trouvais cela plus prudent et j'avais surtout envie d'avoir une équipe technique sur laquelle je pouvais vraiment m'appuyer parce que travailler avec sa famille c'est quand même émotionnellement lourd et chargé. Frédéric Noirhomme, je l'ai croisé sur plusieurs tournages quand j'ai travaillé comme assistante caméra, Thomas Grimm-Landsberg a fréquemment travaillé avec Frédéric Noirhomme et avec ma boîte de production. 

 

Petit Samedi de Paloma Sermon-Daï

C. : Pour revenir à ton désir de film : ton idée c'était de parler du village où tu as grandi mais il n'empêche, que c'est quand même de ton frère que tu parles. Pourquoi ? 

P. S-D. : C'est peut-être souvent le cas des premiers films, c'est qu'on règle un truc. C'est vrai que j'ai commencé par un champ très large qui était une envie d'écrire, de refaire un film dans la région. Et puis, je me suis rendu compte, petit à petit, que j'avais envie de faire un film sur mon frère donc je lui ai proposé un peu naïvement et quand il a rebondi, je me suis dit « OK, on lance le truc ». Je me suis dit que cela allait apporter des choses plutôt positives pour lui et moi. C'est vraiment une envie de collaboration et une envie de prendre toute cette matière sombre et d'en faire quelque chose de lumineux et de solaire. J'espère être arrivée à faire un film qui parle d'une chose intense de manière légère.

 

C. : Lumineux et solaire parce que tu as dû garder les images les plus belles mais aussi par la complicité, le jeu entre toi et lui à travers la caméra qui a dû exister. 

P. S-D. : Oui, bien sûr. Il y avait une envie de faire quelque chose d'assez esthétique donc c'est vrai qu'on a quand même défini une image qui était solaire, on n'a pas eu peur d’éclairer les intérieurs. J'ai fait beaucoup de repérages avant donc j'avais vraiment une envie précise de lieux dans le village. Et puis, oui bien sûr on est complice et j'avais envie de les montrer sous leurs meilleurs jours. C'était le deal aussi, faire un film aussi personnel, aussi intime et aussi révélateur. Je me devais de mettre cela en image. Je crois que c'est ma façon à moi de garantir la bonne distance aussi, c'est de trouver une mécanique de tournage et l'esthétique appropriée.

 

C. : Tu me dis « il y a beaucoup de mise en scène », c'est normal, c'est logique, même dans un documentaire, il y a de la mis en scène. Mais comment fait-on pour qu’on ait l'impression que tout soit si naturel ? 

P. S-D. : Le naturel vient de plusieurs choses. Je pense qu'il vient des mois de préparation, des mois de repérages, des mois que j'ai passés avec une caméra à les filmer et donc à les habituer à avoir des conversations, rythmées par la caméra. Et puis, il vient je pense de l'aisance que l'équipe avait à s'intégrer dans la maison.

 

C. : As-tu utilisé tes images ?


P. S-D. : Non. Mais les avoir filmés quelques mois avant, c'était une façon pour moi de communiquer avec mes producteurs et m'assurer que la parole pourra se libérer devant la caméra.

La parole s'est libérée au cours des repérages et encore plus au cours du tournage.

Pendant des mois, avant de tourner le film, je les ai filmés et j'ai monté certaines séquences pour mes producteurs. On a vraiment travaillé dans une collaboration du repérage à l'écriture. C'était aussi une façon de me rassurer, de me prouver que les conversations seraient fluides qu’ils n'auraient pas une pudeur trop forte face à la caméra. Et puis, avant le tournage, on est retourné trois ou quatre jours avec l'équipe pour tester cette dynamique, voir si le courant passait tout simplement. C'était très important pour moi et si j'avais senti que l'équipe n'était pas à sa place ou si vraiment il n'y avait pas eu d'affinité, je pense qu'on aurait fait des changements radicaux car cela n’aurait vraiment pas marché. Il faut savoir que le film a été tourné en 23 jours donc on ne pouvait pas se planter.

 

C. : Donc au moment où tu filmais et où tu faisais tes repérages, c'était aussi pour t'assurer que le film allait pouvoir se faire parce que rien n'était encore sûr à ce moment-là ?

P. S-D. : Non, c'est tellement un film qui tient sur des conversations intimes, sur la thérapie, thérapie qu’il a, il faut le savoir, commencé pour le film ce qui nous a porté aussi. L'équipe a dû montrer patte blanche car on était à trois avec lui en thérapie. Enfin, moi évidemment c'est globalement des choses que je connaissais de mon frère mais je pense que pour l'équipe, chacun l’a vraiment découvert de rendez-vous en rendez-vous et la parole s'est libérée sur le film et sur le plateau vraiment au fur et à mesure parce qu’une première thérapie amène une première conversation dans la cuisine avec ma mère et c’est ainsi que les choses se dévoilent de plus en plus et cela, avant de tourner, je n’avais pas l'assurance que ça se passerait.

 Petit Samedi de Paloma Sermon-Daï

C. : Et si ça n'avait pas été le cas ?

P. S-D. : Ça aurait été un autre film. En fait, j'avais quand même une narration très écrite sur base, encore une fois, de mes repérages donc j'avais quand même un filet de sécurité qui était une narration prévue, un peu cadenassée où je me disais : « Si j'ai ça, si j'ai x séquences, il y a un film. ». C'est évidemment toutes les surprises qui font les moments les plus sensibles du film et qui font qu'on s'accroche aussi à eux. Mais bien sûr, je n'avais pas d'assurance, c'est aussi pour ça que c'est du documentaire, c'est qu'on a une base qui est solide et puis, on se jette dans le vide et on espère que ça marchera. 

 

C. : Tu as appris des choses sur ton frère ou sur ta mère avec ton film ? 

P. S-D. : Oui, qui ne sont pas forcément montrées parce qu'encore une fois, je crois que cela fait partie de leur intégrité. On a dit, on a fait beaucoup de choses et puis, il y a ce qu’on garde mais j'ai été très surprise qu’ils se dévoilent de cette façon-là, je ne m'y attendais pas même si je m’attendais évidemment à un partage plus grand. Je savais que la thérapie allait les porter vers plus de communication, je savais que forcément on aurait de belles surprises et que les 23 jours allaient resserrer le récit, mais je ne m'attendais pas à ce qu'ils aient autant de liberté.

 

C. : Toi aussi tu es parvenue alors à libérer leur parole. Peut-être attendaient-ils que tu viennes avec la caméra ?

P. S-D. : Je pense. Leur envie est peut-être inconsciente, mais je pense qu’au fond d'eux ils en avaient envie… En tout cas, ils sont contents maintenant que c'est fait. Après, ce n'était pas évident, ce n’était pas facile pour eux de se réveiller tous les matins en se disant : « Bon aujourd'hui on va me faire parler de quoi ? Qu'est-ce qu'il va se passer ? » On les a mis à l'aise et ils l'ont fait et puis, il y a eu l’après. Les premières sorties, Berlin, les premières sorties belges, pour lesquelles on a eu un peu d’appréhension mais jusqu’à présent on est même plutôt surpris des voisins à qui on a évidemment jamais parlé de tout cela et qui viennent nous voir pour nous dire que c'est super de l'avoir fait, qu’ils ne savait pas mais que cela ne change rien à la vision qu'ils ont de nous : c'est plutôt agréable, surtout pour eux je pense. 

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