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Sans frapper, d’Alexe Poukine

Publié le 22/07/2019 par Anne Feuillère / Catégorie: Critique

Ce que parler veut dire

Les chiffres sont effarants. En Belgique, 4 plaintes pour viol sont déposées par jour. 16% des viols dénoncés concernent des personnes majeures. La majorité des victimes sont des femmes et dans 80% des cas, l’auteur est connu de la victime (cercle familial, partenaire, proche…). Et il s’agit d’estimations minimales puisque celles et ceux qui subissent un viol souvent se taisent. Alors Sans frapper, le second long-métrage d’Alexe Poukine, est d’une importance cruciale. Il est de ces films qui font bouger les lignes, en ce sens profondément politique. Il ne faudrait pas le manquer quand il sortira sur les écrans en Belgique à la mi septembre - ou si la RTBF le diffuse à une heure décente ? Cette petite production, portée en Belgique par le CVB, qui revient du prestigieux festival Visions du réel avec le Prix du Jury, qui continue de faire le tour d’autres grands festivals comme Séville, le FID, ou l’IDFA, est un très beau documentaire. Avec peu de moyens, grâce à un dispositif brillant d’une grande simplicité, Sans frapper nous fait parcourir le long chemin de croix de femmes violées. Il transforme ces chiffres en voix, en corps, en douleurs. Il crée une scène où l’affaire d’une seule devient l’affaire de toutes et tous. Un film délicat et fort, important et salutaire.

Sans frapper se construit sur un dispositif d’apparence très simple : des femmes d’abord (puis ça devient plus complexe), de tous les âges, de toutes les origines, sont face à la caméra, assises, chez elles, près d’une fenêtre qui ouvre un peu l’horizon. Les plans sont un peu larges, un bout de chaque univers se donne à voir, des cigarettes se consument et des tasses traînent sur la table. Dans ces univers feutrés, dont le film ne s’échappe que très rarement, où la parole trouve le temps de se déployer, dans le calme des plans fixes attentifs, de la douceur s’installe. Elles parlent à la caméra, calmement, cherchent les mots, hésitent, recommencent. Elles nous font face et racontent toutes le même récit, la même histoire qui se tisse de bouche en bouche, de visage en visage, de corps en corps. Très vite, les règles du jeu sont posées : ces femmes, puis ces hommes, parlent à la caméra, ou plutôt à la réalisatrice, dont la voix, dès les premières minutes du film, laisse sa présence monter dans le cadre : «Ça va ? On reprend le texte ? ». Il y a donc un texte, une histoire écrite dont ils s’emparent tous pour la traverser de leur voix. Et qui appelle notre écoute. C’est l’histoire d’une autre femme, Ada, un récit clair et factuel d’une rencontre qui se passe mal, dans la violence, une rencontre qui ne se passe pas, qui ne passera pas. Un homme abuse d’elle, la viole. Peu-à-peu, parce que le récit d’Ada n’est pas celui que nos représentations collectives ont forgé d’un tel acte, se fait entendre toute la complexité d’un être humain qui se débat avec un événementet ses traces, traumatiques.

La voix d’Ada reste toujours identifiable assez clairement. D’abord il y a tous ces marqueurs que la narration pointe : interventions de la réalisatrice, récitations, essais, relances… Tout ce qui vient désigner la mise en scène. Et puis il y a l’évolution du récit qui avance chronologiquement, de bouche en bouche. Il raconte le vécu des événements, leurs traces tourmentées, la douleur, le cheminement vers l’aveu, à soi même et aux autres. Enfin, il y a son style. Quelle que soit la personne qui s’en empare, la parole d’Ada garde sa texture, sa prosodie, sa musicalité. Un rythme intime et interne, qui fait texte, ou plutôt voix. Grâce à un montage délicat et fin, à une écoute toujours plus affinée, le décrochage de la parole se fait entendre quand elle glisse du récit de la jeune femme aux témoignages intimes de ceux qui le portent. Cette musique du texte le signale. Un recadrage sur le visage l’indique. Un passage du « je » au « elle » fait basculer la parole sur du commentaire. Des émotions, quelques larmes, des mains qui tremblent, une colère sourde, des voix qui chutent, ouvrent en chaque récitant son rapport au texte qu’il vient nous confier à son tour. Et bientôt, leur propre histoire, leur propre témoignage vient se raccrocher au récit, prendre le relai. La grande finesse du film d’Alexe Poukine est de construire par étape ce lent et délicat travail d’écoute en nous, pour nous faire réfléchir, ensemble, à nos représentations.

Le procédé est simple mais il est subtil. Grâce à ces glissements successifs, parfois ambigus, parfois presque imperceptibles, du récit vers le commentaire puis vers la confession, dans cette passation, le récit vient faire chœurà l’écran. Dit par plusieurs corps, cette seule et unique parole se diffracte, se mêle, s’intime en quelque sorte dans chaque grain de voix, dans chaque visage unique, et peu à peu est prise en charge collectivement. L’affaire intime, cachée, souffrante d’une seule, mise en lumière par ce chœur de femmes et d’hommes devient l’affaire de tous. Tous y reconnaissent une part d’eux-mêmes et chaque récit intime confié à la caméra s’en fait l’écho, en une terrible variation. D’autres violences, d’autres traumatismes, d’autres souffrances, se prolongent et rebondissent ailleurs. Alors ces récitants font triplement écran. Ils masquent cette première violence en prenant en charge ce récit qui serait peut être inaudible s’il était dit par Ada elle-même. Sa charge émotionnelle viendrait le briser sur nos propres défenses et le film prendrait le risque du voyeurisme. Ensuite, ils se font écran de nos questionnements, spectateurs eux aussi du récit dont ils se chargent avant de le commenter. Ils énoncent les questions qui surgissent en nous au fur à mesure que le récit avance. Ils les formulent et les analysent. Ils construisent, dans la distanciation, les relais de l’empathie. Avant de trouver dans ce récit les reflets de leur propre histoire et de prendre en charge leur propre parole. Troisième écran.

Se tisse dès lors une solidarité qui peu à peu déborde le cadre du film. Le procédé rejoue le sens profond de la parole publique et politique, ce « partage du sensible » dont parle Rancière : faire liaison, créer du commun, pour engendrer une scène, une agora, où vient se façonner collectivement une représentation nouvelle. Dans ces voix qui (se) racontent, c’est la construction sociétalede la domination masculine qui se réélabore et prend forme à travers la mise en commun des voix et des mots. C’est notre rapport, un rapport malade et violent, à la sexualité, aux genres, aux autres qui se déploie et se redéfinit, que le partage de la parole, ici, aura libéré, ébauché, déporté, reconstruit, et donc un peu guéri. C’est à la fois peu et c’est beaucoup.

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