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Silencieuses de Claude François

Publié le 08/01/2019 par Dimitra Bouras et Tom Sohet / Catégorie: Tournage

Claude François est désormais une figure de référence dans le monde des documentaires sur l'art. Ce réalisateur, scénariste, amateur d'art a déjà une impressionnante filmographie sur le sujet. Citons Charles et Félicien en 1994 sur Charles Baudelaire et Félicien Rops, Le Désordre alphabétique en 2012, Le Pavillon des Douze en 2017. Aujourd'hui, ce grand passionné d'art arpente les rues de Bruxelles, ville où il pose ses valises alors petit garçon, pour surprendre les statues qui les parsèment. Certaines connues, d'autres moins. Toutes éclairées par sa lanterne, sa subjectivité, sa sensibilité.

 

Cinergie: Comment as-tu choisi les statues qui seront présentées dans le film que tu vas bientôt réaliser ?
Claude François: Au départ, le problème n'était pas de choisir les statues, car j'avais cette idée depuis longtemps. Le problème, c'était de savoir comment aborder ces statues, depuis quel point de vue. Je ne voulais pas faire un film "histoire de l'art" ni scientifique en tentant de déterminer l'époque des statues ou les sculpteurs avec une série de données scientifiques. Donc, avant de choisir les statues, je me suis demandé comment aborder ces statues. Je crois avoir trouvé une solution qui n'est peut-être pas la meilleure mais qui est la mienne.
Je suis né en Afrique et je suis arrivé en Belgique quand j'avais 5-6 ans. Ces statues ont été une découverte quand j'étais gosse. J'étais un peu ébloui, surpris. Je me suis dit pourquoi ne pas faire un film à la première personne. Parler de l'enfance, de manière tout à fait succincte, en racontant comment j'ai vu mes premières statues. Sans me laisser guider par l'histoire ou par l'art, simplement par moi-même. Donc, finalement, cela s'est vite fait, cela s'est enclenché. J'ai fait une série de repérages (car il y a plus ou moins 600 statues à Bruxelles). Il y en avait que j'aimais beaucoup, d'autres moins et il y avait aussi mon point de vue personnel: comment j'abordais telle statue, quelle était son histoire.
Dans le film, il y en aura cent. Mais certaines n'apparaîtront que dans un seul ou deux plans, qui vont apparaître à l'intérieur d'une séquence où il y aura plusieurs statues. Ce qui m'a plu c'est de me trouver en face d'un défi. Être face à une statue que tout le monde connaît, des sortes de poncifs du monument, comme la colonne du Congrès, et me demander comment je pouvais encore surprendre le spectateur. Cela m'a poussé à faire des recherches aussi bien sur la construction de ce monument, même sans vouloir faire un film historique, sur les sculpteurs qui ont participé à ce monument et qui ont eu des différends, sur la position de Léopold II qui ne voulait pas se retrouver au sommet et qui n'a d'ailleurs par assisté à l'inauguration.
Autre exemple: le Manneken-Pis, le poncif de Bruxelles, qui, pour moi, n'est pas une belle statue mais Jacques Van Lennep, spécialiste de la statuaire du 19e siècle en Belgique qui m'a un peu conseillé pour le film en lisant le scénario, m'a dit que je ne pouvais pas passer à côté du Manneken-Pis, une des rares statues laïques dans le monde à être habillée. Je me suis demandé comment faire quelque chose d'un peu inattendu, comment faire autre chose avec un cliché.
Il y a des statues beaucoup plus faciles, plus spectaculaires qui racontent des choses. Il y a, par exemple, une séquence consacrée aux modèles de certaines statues. C'est très amusant de savoir que celui qui a inventé le bodybuilding a posé pour une statue à Bruxelles, que Neel Doff, une romancière flamande, a posé pour une autre statue, que Camille Lemonnier aussi.
Il y a plein d'histoires autour de ces statues. Finalement, c'était pour moi une manière d'aller à la découverte d'une ville où j'ai vécu la plupart du temps, de découvrir des quartiers que je connaissais très peu et de revoir ces statues d'un point de vue particulier pour un film.

C.: Les statues dans une ville sont des œuvres d'art exposées au regard des passants. C'est une exposition au quotidien. Que peut-on tirer de cette exposition bruxelloise?
C.F.: La plupart de ces statues datent du 19e et, à l'époque, il y avait la statuomanie, ce qui signifie que ces statues avaient une signification. La plupart des gens ne lisaient pas de journaux ni de livres donc c'était une manière de montrer aux gens l'histoire de la Nation. Il y avait Godefroid de Bouillon, Vésale, Emmanuel Petit. C'était une manière de commémorer la Belgique. Cela avait vraiment un but presque pédagogique pour raconter aux Belges les grands personnages de notre pays.

C.: Nous sommes au Botanique. Quel était l'objectif pédagogique des statues qui nous entourent?
C.F.: Ici, il n'y avait pas vraiment de but pédagogique. Au 19e siècle, on a établi à Bruxelles une série de parcs. À l'intérieur de ces parcs, il y avait de la végétation et on y a placé aussi des statues. Au Botanique, il y avait deux sculpteurs: Constantin Meunier et Van der Stappen qui ont supervisé l'aménagement des statues dans le parc et les sujets des statues, sans pour autant imposer une manière de faire aux sculpteurs. Mais, ils avaient déjà pensé une sorte de scénographie du parc.
C'était la même chose avec le Petit Sablon où les statues, réalisées par différents sculpteurs, représentent les métiers. Au milieu de ces statuettes, il y a les comtes d'Egmont et de Horne qui représentent une page historique de l'histoire de la Belgique. Il y a une unité dans ce Petit Sablon alors que ce sont différents sculpteurs. Il y a certains métiers qu'on ne connaît plus aujourd'hui.
Quand il fallait faire un monument dédié à un grand homme (car peu de femmes sont représentées), il y avait une sorte d'appel d'offres et cela se discutait, il y avait un jury. Les sculpteurs avaient un projet, c'était budgété, il y avait des discussions. Malheureusement, car cela sort de la périphérie de Bruxelles, on aurait pu faire un film entier sur le lion de Waterloo pour lequel on s'est posé beaucoup de questions saugrenues aujourd'hui mais qui ne l'étaient pas à l'époque. Les socles étaient réalisés par des architectes, comme Horta par exemple. Ils avaient un cahier des charges assez sévère.

C.: Comment as-tu créé le commentaire qui accompagne chaque statue?
C.F.: J'ai écrit moi-même le commentaire à la première personne, c'est mon regard et c'est ce que je peux en dire, selon mon humeur. J'ai un petit faible pour certaines statues que je trouve parfois saugrenues, pompeuses.
Mais, pour les données artistiques, je me suis toujours référé à une série d'ouvrages comme ceux de Van Lennep qui contiennent une partie historique et un répertoire de toutes les statues avec leurs références (matière, dimension, etc.). J'ai aussi trouvé d'anciens catalogues d'exposition, des petites publications d'avant guerre sur tel ou tel sculpteur. En lisant des romans, de la poésie, certaines phrases m'ont aussi alerté et je me suis dit que je pouvais en faire des citations dans les films. J'ai été confronté au problème de la citation. Quand on écrit, on fait une note de bas de page ou en fin de volume. Au cinéma, c'est plus difficile. Je me suis demandé comment résoudre ce problème, je voulais citer mes sources par soucis d'honnêteté. Je voulais faire lire ces citations par quelqu'un d'autre et je me chargeais du commentaire. Je ne voulais pas le faire systématiquement non plus au risque d'être un peu chaotique mais tout apparaît au générique de toute façon. C'était une manière d'élargir le propos et de s'amuser.

C.: De quoi est constituée la bande sonore?
C.F.: Il y aura une bande sonore originale créée par Marguerida Guia qui avait déjà composé la musique pour le film précédent. Elle a déjà lu le scénario et on en a déjà parlé ensemble.
Certaines statues, à l'époque, étaient inaugurées en grande pompe comme celle de Cockerill. Pour la colonne du Congrès, c'était hollywoodien car une cantate a été créée pour l'occasion, cette cantate comptait 1500 chanteurs et 250 instruments de musique. Cela était fait avec des moyens colossaux pour l'époque et ce n'était fait qu'une seule fois. J'ai pu retrouver cette partition originale d'Adolphe Abraham Samuel, directeur de Conservatoire à Gand, à la bibliothèque de l'Université de Gand. J'ai donc fait une série de photos et on va voir ce qu'on peut en tirer avec un chef d'orchestre que je vais rencontrer. On retrouve des choses perdues dont on ne parlait plus. J'espère faire d'autres découvertes comme celle-là.
Je cite parfois Baudelaire qui avait une détestation pour la Belgique. J'aime assez les anecdotes. Quand on peut raconter des histoires pour faire rêver les spectateurs, je suis ravi.
J'ai décidé de filmer les statues uniquement présentes dans des lieux publics. J'ai été en repérage technique avec le directeur de la photo, Michel Baudour, et j'ai été étonné de voir comment des plaisantins avaient maquillé certaines statues qui ne ressemblent plus à rien. Je vais demander qu'on les nettoie.
Le tournage va s'étaler sur un an car je veux différentes lumières, différentes saisons et différents moments dans la journée. Les statues, c'est un espace, c'est difficile à appréhender donc la lumière est très importante. On n'a pas besoin d'une grande équipe, sauf peut-être pour l'une ou l'autre statue pour lesquelles nous aurons besoin d'une machinerie plus importante.

C.: Tu n'as pas imaginé faire un travail d'animation comme dans ton film précédent?
C.F.: Il y aura un petit travail d'animation via l'infographie notamment dans le passage sur Cockerill où je vais montrer des images des usines Cockerill à Seraing à leurs débuts. Je vais aussi montrer les modèles des statues. J'ai aussi demandé à un collagiste d'imaginer une statue qui n'existe pas en collage. Il utilise des publications du 19e siècle pour le faire. J'ai aussi demandé à un graveur de faire des dessins des statues pendant qu'on le filme. On va découvrir d'abord la statue par ses carnets puis la dévoiler. Il pouvait choisir la statue qu'il voulait. Je veux aussi rendre hommage aux principaux collaborateurs, Michel Baudour, Marguarida Guia, Martine Barbé, la productrice en leur laissant faire leur propre séquence.

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