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Vacancy, Interview avec Alexandra Kandy Longuet, la réalisatrice

Publié le 25/03/2019 par Anne Feuillère / Catégorie: Entrevue

Après un séjour adolescent aux États-Unis, Alexandra Kandy Longuet y retourne longuement, à la fois attirée et repoussée par le continent américain, une « zone de frottement », dira-t-elle. Elle y réalise son film de fin d’étude pour l’IAD, As She Left, un essai poétique qui lui ouvre les portes de la Nouvelle Orléans. La rencontre avec la ville et ses habitants sera si riche que son premier long-métrage Nouvelle Orléans, laboratoire de l’Amérique se consacrera au scandale de la reconstruction de cette ville mythique. Vacancy, son troisième film tourné à nouveau aux Etats-Unis, sort sur les écrans mercredi 3 avril. Balade claustrophobe et évanescente, Vacancy est un portrait de l’Amérique tombée en ruine à travers trois personnages déchus, habitants de ces innombrables motels qui jalonnent les routes du pays. Un documentaire en forme de huis clos dans la poussière du rêve américain.

Cinergie : D’où est né cet intérêt pour les motels américains ?
Alexandra Kandy Longuet :
J’avais le désir de faire ce film depuis très longtemps. J’ai commencé à m’intéresser aux motels lorsque j’étais aux Beaux-Arts. Un livre d’un philosophe m’avait beaucoup captivé. Il faisait le parallèle entre l’architecture des motels et les gens qui y vivent. Un endroit précaire attire comme par mimétisme, des gens dans une certaine forme de précarité. Le motel est toujours géographiquement sur le bord, à la marge. C’est aussi un endroit de fascination artistique, c’est Bagdad Café, Lolita, David Lynch… J’avais très envie de travailler sur le motel, mais je ne voulais pas aborder l’objet architectural. En travaillant sur le sujet et en allant aux États-Unis, je me suis rendu compte d’une véritable dichotomie entre l’imaginaire du motel, la manière dont il travaille le cinéma, et sa réalité aujourd’hui. Depuis plusieurs années, et en particulier depuis 2008, la population des motels a beaucoup changé. Ils étaient essentiellement des lieux de passages touristiques. Aujourd’hui, on peut les payer au mois ou à la semaine, ils sont un palliatif pour ceux qui sont sans logement. J’ai eu envie d’aller rencontrer ces gens de plus près. Mais l’histoire du motel en soi est assez fascinante : beaucoup se sont construits dans les années 30 après la Grande Dépression. Au moment du New Deal, quand d’énormes travaux sont lancés, des baraquements se construisent le long des routes pour héberger les ouvriers le temps des constructions et se déplacent avec le projet. Finalement, ces baraquements se sont transformés en motel.

C.: Comment as-tu choisi ces deux motels en particulier ?
A.K.L :
L’aire de jeu étant vaste, il fallait trouver un point d’entrée. La Californie me semblait un endroit intéressant parce que c’est un lieu de très forts contrastes entre une très grande richesse et une très grande pauvreté. Une loi un peu spécifique y est aussi en vigueur qui veut que après 28 jours, les résidents dans les motels y deviennent permanents. Cela engendre des cycles où les gens partent avant cette échéance puis reviennent. Et puis l’Ouest américain, et la Californie en particulier, sont des endroits où se réinventer, redémarrer. Une bonne partie de cette population est entre deux vies. Je suis donc partie d’abord en 2014-2015 et je me suis heurtée tout de suite à mon sujet (rire). Le motel est un lieu d’anonymat, aseptisé, dangereux où il n’est pas facile de faire des rencontres. Ce n’est pas un endroit où on socialise, et ce d’autant plus que depuis la crise, il rassemble des gens qui n’ont plus rien à voir les uns avec les autres. On trouve des familles, des drogués, des marginaux… Des gens très différents qui n’ont pas vraiment envie de se rencontrer… J’ai dû arpenter pas mal de motels de différentes sortes. Certains sont plutôt peuplés de réfugiés mexicains, des migrants économiques qui travaillent dans les vignes, sans papiers, et vivent là parfois depuis plus de 20 ans. D’autres encore où l’on reste au mois, à la semaine. J’ai rencontré un certain nombre de familles via des associations…

C. : Et comment as-tu rencontré tes personnages ?
A.K.L :
Beverly a été une vraie rencontre, très forte. À Fresno, j’avais le contact d’un sans-abri qui avait vécu dans des motels et m’avait particulièrement parlé de l’un d’entre eux où je suis allée m’installer. Il était sur une autoroute longée de motels qui se ressemblent tous et sont habités par les locaux. Sans être introduit, on ne peut pas y aller. La population est en décrochage social, il s’agit de chômeurs, de prostituées, de drogués, de membres de gangs... Il y a aussi des gens qui travaillent, mais n’arrivent pas à mettre assez d’argent de côté pour payer des cautions, des loyers… Je cherchais quelqu’un qui vivait là depuis longtemps et ce type m’avait parlé de Beverly. Je l’ai cherché mais elle avait disparu, on ne savait pas où elle était, personne n’avait plus entendu parler d’elle. Et puis un soir, je suis tombée sur elle sur un parking. Et ça a été une épiphanie. Il s’est passé quelque chose, j’étais super impressionnée ! Elle avait besoin de faire un trajet en voiture, je l’ai dépanné. Elle sortait de l’hôpital, elle s’était fait agressée, c’était une période très compliquée pour elle. Elle devait repartir de zéro, elle avait perdu le contact de son fils… J’ai passé beaucoup de temps avec elle en tête-à-tête. Pour Many et Vern, je me suis arrêtée sur la route dans une station de service au milieu de nulle part derrière laquelle il y a cet ancien motel complètement à l'abandon. C’est là qu’ils vivent, ils sont voisins. Je me suis installée là et j'ai à nouveau passé du temps avec eux.

C. : Tu fais le choix dans ton film d’aborder leurs trajectoires de biais. Ils se racontent mais de manière plus ou moins allusive.
A.K.L :
Justifier ou expliquer leur parcours ne me semblait pas pertinent. Surtout dans le cadre de Beverly. Établir une chronologie est difficile. Il y a des facteurs, le film en donne… Je crois qu’on comprend finalement que chacun d’entre eux a vécu un moment de fracture où la vie a basculé et que revenir en arrière est très difficile. Aux États-Unis surtout, où si l’on vacille, on s’effondre. Pour Many, j’avais un peu peur de tomber dans le cliché de l’ancien dealer en cavale... Mais ce n’est pas le passé des personnages qui m’intéresse, c’est leur présent, un présent dont ils sont prisonniers, dont il est difficile de sortir. Leur quotidien est cyclique. Vern, lui, a un statut à part. Les autres sont un peu sur le fil, habité par une part très sombre de folie. Vern est en contact direct avec sa folie. Il parle beaucoup des astres, des morts, des fantômes, de la manière dont on doit apprendre à vivre avec eux parce qu’ils font partie de nous... C’est, en soi, une assez belle métaphore de ce passé qui hante les autres personnages.

C. : Tu n'ouvres pas non plus le film à des questions d'ordres politiques. Et cette criminalité omniprésente se perçoit comme une menace lointaine. Tu reconstruis un monde totalement déréalisé.
A.K.L. :
C'était l'objectif, oui. Un motel est en soi un huis clos. Dès qu'on ferme la porte, on est hors du temps de la société. Dans une temporalité suspendue puisque toujours la même. C'est une répétition du même sans cesse.

C. : Chaque acte du quotidien dans cette réalité semble une épreuve à part entière.
A.K.L. :
Chaque geste est tourné vers la survie. Du même coup, penser à demain et se structurer est terriblement difficile. Tout est à faire au quotidien. Se lever, déménager, changer de chambre, trouver de l’argent pour payer… Beverly n’a pas de voiture, elle doit trouver le moyen de se déplacer… Aller laver ses fringues est une véritable expédition. Mettre de l'argent de côté est presque inenvisageable… Quand tout ça est fait, reste l’épuisement.

C. : Tu filmes leur intimité, tu es très présente… Comment ont-ils vécu ta caméra ?
A.K.L. :
C'est assez fou que Berverly ait accepté d'être dans un film parce qu'en soi, cela n'intéresse pas sa survie au quotidien. Mais elle s'est complètement ouverte et a pris énormément de risques. Dans cet endroit, la caméra n'était pas du tout bienvenue, filmer dans la rue posait problème, ces gens, des dealers, des prostituées, n’ont pas du tout envie d’être filmés... Elle a dû essuyer pas mal de critiques, de menaces, y compris de la part du manager du motel qui a voulu la mettre dehors à plusieurs reprises à cause du film. Mais elle s'est donnée totalement. On a passé des journées ensemble et elle a complètement accepté notre présence. Tout s'est fait plutôt rapidement et naturellement. Après un temps de repérage, j'ai assez vite demandé à ma cadreuse, Caroline Guimbal, de me rejoindre et nous avons commencé à travailler. Nous passions des journées ensemble, toujours prêtes à tourner et plus on avançait, moins il y avait de problèmes avec la caméra. À aucun moment, nous n’avons filmé Beverly en traître. Quand je lui ai dis qu'on aimerait la filmer à son réveil, elle nous a simplement passé la carte de sa chambre parce qu’elle ne savait pas quand elle irait dormir ni quand elle se réveillerait… Beverly était désireuse, je crois, de montrer ce qu'elle traversait et de faire un bout de chemin avec nous. Mais c'est assez rare dans la vie d'un cinéaste, que la porte s'ouvre à ce point. Many, dans un premier temps, avait presque besoin de se mettre en scène, il jouait à raconter sa vie… Il fallait passer cette étape pour gratter un peu le vernis. Au bout d'un moment, il n’a plus eu de personnage à jouer.C. : Vous avez donc travaillé seulement à deux ? Tu t’occupais du son ?
Oui. Être engagée techniquement et physiquement dans le projet me convient bien. Nous n’oublions jamais que nous sommes en train de faire un film. Ce n’est pas un échange personnel, intime avec quelqu’un, personne n’a le sentiment d’être trahi ou d’avoir laissé échapper quelque chose. En fait, c’est assez sain. Et pour un projet comme celui-ci, cela me semblait indispensable de n’être que deux. On tourne dans des endroits très réduits, un certain nombre de motels sont assez dangereux et on se fait oublier plus facilement. C’est devenu maintenant notre fonctionnement, une méthode de travail qui nous convient. Caro et moi nous sommes rencontré à l’école et nous avons tourné ensemble mon film de fin d’études, beaucoup de petits projets à droite à gauche, puis mes deux longs-métrages… C’est une cadreuse formidable, mais pas seulement. Elle est aussi partie prenante de ce qui se passe. Elle est très souple, féline et super réactive. Elle sait totalement se faire oublier.

C. : Comment as-tu organisé ton tournage entre ces deux lieux différents ?
A.K.L
 : J'y suis allée deux fois plus ou moins deux mois. Ça parait peu pour entrer dans une telle intimité mais une seule journée est déjà super longue (rire). On alternait un endroit puis l'autre. Le motel de Berverly, juste au bord de l’autoroute, est très oppressant. Le quotidien y est plutôt trash. Je ne pouvais pas non plus être là uniquement pour tourner. Quand des gens étaient vraiment en galère, on cherchait des solutions. Et puis, du fait de son addiction, le quotidien de Berverly est complètement incertain. Elle est up, down, il y a des faux rendez-vous, des moments manqués... C'est très intense émotionnellement. Et oppressant d'être tout le temps ensemble, tout le temps filmé. Par moment, le besoin de respirer se fait sentir pour tout le monde. Faire des allers-retours créait une dynamique qui marchait bien. Le quotidien de Vern et Many est très différent, c’est celui de l'inertie, rien ne change, tout peut rester indéfiniment à l'identique. Sur deux mois, la sensation que les choses se répètent et que le temps ne passe pas n'est pas si forte. Si Berverly a des enjeux, Many n'en a pas vraiment. Laisser passer du temps me paraissait bien pour prendre du recul et éprouver les choses. On a commencé à tourner pendant une première période et j’ai voulu revenir six mois ou un an plus tard. Du coup, le tournage s’est écoulé sur près de deux ans. J’ai pris le risque que des gens sortent du film et disparaissent. Ce qui s'est passé avec une famille avec qui nous avions longuement tourné pendant cette première partie du tournage.

C.: Le film crée des ambiances sonores très particulières.
A.K.L. : Dans un motel, beaucoup de choses se passent dans la rue mais aussi dans la chambre où l'on entend les bruits du dessus ou d’à côté, des disputes, des gens qui se battent, des cris sans savoir de quoi il s'agit… À Fresno, le bruit de cette autoroute en continue crée un grand sentiment d’oppression, même si on s'y habitue au bout d'un moment. La menace est là, en permanence. Récréer cette spatialisation au montage me semblait très important. Parce que ça explique aussi qu’on reste dans ce petit cocon, la chambre. Pour la musique, je voulais qu'on travaille sur des sons réels ensuite déformés. Toutes les séquences les plus oniriques sont construites à partir de ces sons directs. On a filtré certaines fréquences, ralenti des sons, etc... Ce sont des bruits de routes, de trains, qui, retravaillés, deviennent hyper inquiétants. La musique du début est construite sur des notes tenues. C'est une composition musicale à partir des bruits d’un néon...

C. : Certains moments nous ramènent directement au western, d’autres sont au bord du film d’horreur. Tu évoquais Lynch ou Bagdad Café. Le motel est un tel référent cinématographique, que c’est un défi de s’en emparer, non ?
A.K.L. : De toute manière, tourner aux Etats-Unis, c’est jongler en permanence avec du déjà-vu. Il faut ou l'assumer ou l'ignorer. Mais l’ignorer, c’est prendre le risque d’être trahi par son inconscient et de rester dans le déni. Le motel est fantasme, un cliché avec lequel jouer. Si on décide de le filmer comme il l’est au cinéma, le champ des possibles s'ouvre. Beaucoup de références traversent, qu’on ne doit pas forcément convoquer. Mais on flirte avec elles sans cesse... Cette image du motel presque lynchéenne, le désert et le western, les personnages eux-mêmes à certains moments. Many dans un premier temps est installé comme un cliché de cinéma. C'est un gangster, il est grand, il est bardé de tatouages, etc... Pour Samuel, mon producteur, Vern évoque Harrison Ford. Je trouve Beverly incroyablement belle, un peu comme une héroïne d'Amos Kollek, elle a un truc à la Anna Thomson ou Gena Rowlands, quelque chose d’ultra cinégénique. Si bien que quand j'ai commencé à la filmer, j'ai complètement oublié qu'elle n'avait pas de dents ! Je ne l'ai réalisé qu'après. Je la trouvais tellement fascinante qu'elle réussissait à me faire oublier toutes ces marques qu'elle a sur le corps, la trace de toutes ces années passées.

C.: Vacancy est un portrait très sombre des Etats-Unis.
A.K.L. :
C'est le vrai visage de l'Amérique. Arianna Huffington a écrit un livre qui s'intitule "L'Amérique en voie de tiers mondialisation". Cela semble choquant pour la première puissance de la planète mais c'est bien la réalité : celles des vieux qui travaillent comme vendeur ou comme serveur, des gens qui cumulent plusieurs jobs et n’arrivent pas à s'en sortir, ceux qui dorment dans leur voiture ou dans des motels... C'est ça, la réalité de l'Amérique… Et en même temps, elle continue à nous faire rêver, à nous faire fantasmer.

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