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Vase de Noces de Thierry Zéno

Publié le 08/04/2021 / Catégorie: Entrevue

En juin 2017,  la Fédération Wallonie-Bruxelles organisait l'Opération "50/50, Cinquante ans de cinéma belge, Cinquante ans de découvertes" qui mettait à l’honneur 50 films marquants de l’histoire du cinéma belge francophone. Ces films sont ressortis en salle pendant toute une année et de nombreux entretiens ont été réalisés avec leurs auteurs. Le site internet qui se consacrait à cette grande opération n'étant plus en activité, Cinergie.be a la joie de pouvoir aujourd'hui proposer et conserver tous ces entretiens passionnants où une grande partie de la mémoire du cinéma belge se donne à lire.

 

Après avoir réalisé un court-métrage documentaire dans un hôpital psychiatrique namurois sur un schizophrène pratiquant l'art brut, Thierry Zéno tourne en 1974 Vase de noces, un film influencé par Félicien Rops et admiré par Henri Michaux. En 1981, il écrit et réalise avec Jean-Pol Ferbus et Dominique Garny le documentaire Des morts. Depuis, il poursuit en parallèle un travail de documentariste ethnologue et une approche du film sur l'art. Il a ouvert une section cinégraphie, puis vidéographie à l'Académie de Dessin et des Arts visuels de Molenbeek-Saint-Jean où il a d'abord été professeur, puis, actuellement, directeur.

Vase de Noces de Thierry Zéno

Julien Brocquet : Comment en arrive-t-on à faire un film sur les amours interdites entre un homme et une truie?

Thierry Zéno : J’ai étudié à l’IAD de 1969 à 1973. C’étaient des années de grande émulation, de grandes discussions, de grande révolte intellectuelle. Quand j’ai décidé de m’y inscrire, ce n’était pas pour faire carrière dans le cinéma. C’était vraiment dans un souci de créer une œuvre artistique avec le cinéma comme médium. Pour moi, ça devait de toute façon se situer dans une résistance à l’art bourgeois qui sévissait encore dans pas mal d’endroits, malgré toutes les révolutions artistiques qui avaient précédé dans les arts plastiques. Je me suis, je pense, inscrit dans cette mouvance du cinéma expérimental, qui était un cinéma conçu non pour être un spectacle, mais baignait dans un esprit de réflexion et de contestation.

 

J.B. : Vase de Noces a fait scandale dès sa présentation à Cannes…

T.Z. : Le côté contestataire du film a parfois été exagéré dans l’opinion de certains critiques, qui se sont très souvent attachés à son contenu, mais très peu à sa forme. C’est pour ça, finalement, qu’il a créé une grande controverse. On pourrait dire, pour schématiser, que cette controverse opposait finalement des gens attachés à la forme et des gens scandalisés par le récit. Les inspirations, pour moi, venaient de la psychanalyse. J’étais vraiment passionné par les œuvres de Freud, mais encore plus peut-être par celles de Jung. J’avais fait des études gréco-latines. J’avais été plongé dans la mythologique grecque, avec ses histoires d’amour entre des dieux et des humains. Des humains et des animaux. Il y avait une iconographie dans la représentation d’amours qu’on dirait aujourd’hui interdites qui, bien sûr, fascinait l’adolescent que j’étais. J’ai aussi été marqué par d’autres poètes et philosophes. Je pense notamment au tibétain Milarépa, qui a inspiré le personnage de Vase de noces. Juste pour dire qu’en écrivant ce scénario avec Dominique Garny, on baignait plus dans un monde de poésie et de réflexion que dans un monde de provocation.

 

J.B. : Son dernier quart d’heure coprophage reste difficilement soutenable…

T.Z. : Pour moi, un élément fondamental du film est l’alchimie. Et l’alchimie, c’est quoi? C’est transformer le métal en or. Une démarche, au départ spirituelle, de transformer ce qui est vil en ce qui est précieux. Toute cette fin de film, effectivement insupportable, était pour moi une sorte d’illustration de l’alchimie de notre propre corps. Toutes ses fonctions physiologiques sont très tabous. Pas seulement au cinéma, mais aussi dans les conversations, dans la représentation graphique. Je ne voulais pas en faire une provocation, mais montrer que notre corps est mortel. Il est là, avec toutes ses fonctions nobles et considérées comme moins nobles. Et tout cela fait l’être humain. J’en viens à la signification profonde du film. C’est un film sur la mort. Un film sur le fait que notre corps n’est que transitoire. Que nous ne sommes ici que pour un certain temps.

 

J.B. : Comment s’est déroulé le tournage. Ca devait être assez particulier pour votre unique acteur Dominique Garny?

T.Z. : On a vécu, l’acteur, le preneur de son et moi-même, dans une petite maison proche du lieu où on a filmé. C’était aussi une sorte d’épreuve, pour nous, de vivre reclus. De vivre avec un tel scénario. De vivre avec des animaux dont on s’occupait, avec qui on avait créé de belles relations. C’était à la fois une expérience et une performance. Le film s’est tourné en deux parties. La truie, on ne l’a évidemment pas tuée pour Vase de Noces. C’est le fermier, qui comptait bien vendre sa viande, qui s’en est chargé. On a tourné les scènes où elle était vivante et on a attendu qu’il nous rappelle quelques mois plus tard en nous disant : « voilà, je vais tuer le cochon ». Et, à ce moment-là, on a refait quelques plans avec le cochon mort. On ne voulait pas travailler avec des animaux domestiqués. On voulait des animaux qui soient eux-mêmes. Et c’était à nous de créer le rapport homme-animal comme il est rare de le voir dans la vie. On aime souvent l’animal pour sa valeur commerciale. Ou on parle d’animal domestique. Là, c’était une relation privilégiée où l’on retrouve ce qui est animal en nous. Et où on perçoit chez l’animal une intelligence qu’on ignore souvent. C’était un rôle difficile pour Dominique. Mais il sortait de l’IAD en théâtre. Et il y avait, à cette époque, des théories et des pratiques de formation de l’acteur qui étaient très physiques et essayaient de le pousser très loin dans ses habitudes.

 

J.B. : Vase de noces est resté votre seule fiction. Pourquoi?

T.Z. : Très vite, je me suis dit: « la vie est trop courte pour faire de la fiction. Faisons des documentaires ». Parce qu’en faisant des documentaires, on vit vraiment plusieurs vies. La sienne et celle des gens avec qui on va partager un certain temps. Je me suis détourné de la fiction pour avoir cette possibilité de contact avec des individus de différentes catégories sociales et culturelles. C’est pour ça que j’ai fait un grand travail avec les Indiens du Mexique. Il y a un rapport aussi entre Vases de noces et le film que j’avais fait précédemment qui s’appelle Bouche sans fond ouverte sur les horizons. Un documentaire sur un schizophrène, - disaient les médecins - interné dans un asile psychiatrique. Je l’ai rencontré après 20 ans d’internement. Cette personne qui, quelque part, avait coupé tout contact avec la société, ne parlait presque plus et avait pour principale occupation de peindre. Presque en cachette.

 

J.B. : Quel réalisateur francophone belge vous a particulièrement marqué ?

T.Z. : Pour moi, c’est Henri Storck. Pas vraiment au niveau du contenu. Et encore. J’étais très sensible à tout son travail sur le folklore belge. Son approche pour étudier la façon dont la culture populaire survit. Le Banquet des fraudeurs et Vase de Noces, c’est deux mondes différents. Mais ce que j’aimais chez Henri, c’était sa polyvalence. Il faisait aussi bien de la fiction que des films sur l’art ou de type plus sociologique ou anthropologique. Ca a été l’un de mes professeurs. Celui qui m’a le plus marqué. Il m’a tout de suite fait comprendre que le cinéma n’était pas un genre. Sa passion pour les arts plastiques m’a aussi intéressé. Storck a été déterminant, en tant que personne et pédagogue. Au niveau du style proprement dit, la manière de filmer caméra à l’épaule, qui pouvait laisser croire que Vase de Noces était un documentaire, a beaucoup décontenancé. Il en a poussé certains à croire que l’acteur était un malade mental et pas un comédien. Ce mélange de poésie et de documentaire, de fiction et d’un style caractéristique du reportage, a mis les gens assez mal à l’aise. Ca me fait à chaque fois rigoler quand on me demande des détails précis sur les choses que j’ai fait faire à Dominique. Comme s’il était pensable de torturer ainsi son acteur…

 

Julien Brocquet

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