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Rendez-vous à Bray d'André Delvaux

Publié le 08/04/2021 / Catégorie: Entrevue

En juin 2017,  la Fédération Wallonie-Bruxelles organisait l'Opération "50/50, Cinquante ans de cinéma belge, Cinquante ans de découvertes" qui mettait à l’honneur 50 films marquants de l’histoire du cinéma belge francophone. Ces films sont ressortis en salle pendant toute une année et de nombreux entretiens ont été réalisés avec leurs auteurs. Le site internet qui se consacrait à cette grande opération n'étant plus en activité, Cinergie.be a la joie de pouvoir aujourd'hui proposer et conserver tous ces entretiens passionnants où une grande partie de la mémoire du cinéma belge se donne à lire.

 

Avant de devenir cinéaste, André Delvaux obtient une licence en philologie germanique et en droit à l'université libre de Bruxelles. Familier de la Cinémathèque royale de Belgique, il accompagne des films muets au piano, de 1952 à 1958, à L’Écran du séminaire des Arts, ancêtre du Musée du cinéma de Bruxelles. Il devient ensuite professeur de langue et littérature néerlandaise à l'Athénée Fernand Blum à Schaerbeek où il fonde une classe de cinéma. Il réalise entre-temps plusieurs courts métrages documentaires pour la télévision belge de 1956 à 1962, notamment sur Jean Rouch et Federico Fellini. Il se tourne ensuite vers la fiction avec Le Temps des écoliers en 1962, année où il cofonde l'INSAS. Delvaux est le symbole du cinéma belge moderne, car il existait, bien évidemment, un cinéma belge avant lui, mais son premier long métrage, L'Homme au crâne rasé, fait entrer dès 1966 la cinématographie belge dans la modernité. Selon Dominique Nasta, directrice du Master en Arts du Spectacle, orientation cinéma de l’ULB, « il a eu beaucoup de chances, car il a tourné, de L’Homme au crâne rasé à Benvenuta, en pleine période du respect de la notion d’auteur. Aujourd'hui, son cinéma ne serait plus accepté aussi facilement.

Rendez-vous à Bray d'André Delvaux

Philippe Manche : Quelle place occupe Rendez-vous à Bray dans la filmographie de votre papa ?

Catherine Delvaux : Comme mon film préféré et, je pense, le sien. Peut-être pas son préféré, parce qu’on aime ce que l’on fait, même si on n’en est pas content. Mais c’est son film le plus heureux, le plus harmonieux et le plus musical. Il était musicien et, dans tous ses films, la musique revêt une importance capitale, elle donne un rythme. Il était très attaché à Frédéric Devreese, qui a fait la musique de tous ses films, mais il a utilisé plutôt Brahms dans Rendez-vous à Bray. Brahms est un exemple d’harmonie. Il a utilisé aussi la forme alternée du rondo qui est une forme musicale qui, tout en avançant, revient systématiquement au point de départ. C’est une forme alternée entre le passé et le présent. On avance dans le présent, mais on revient toujours à ce point du passé. Rendez-vous à Bray est aussi un film où il avait ses acteurs fétiches comme Mathieu Carrière et Roger Van Hool. C’était très important pour lui. Ensuite, a débarqué Marie-Christine Barrault, qui lui est restée fidèle jusqu’à son décès et qui, encore actuellement, intervient encore très régulièrement par rapport à ses films, mais c’est venu beaucoup plus tard, avec Femme entre chien et loup.

 

P.M. : Il y a une scène de Rendez-vous à Bray où Julien, le personnage incarné par Matthieu Carrière, accompagne des films muets au piano, comme votre père le faisait dans les années 50. C’était important à ses yeux ?

C.D. : Ce sont des rappels du passé. C’est à la Cinémathèque qu’il a commencé à illustrer les films muets au piano. C’est là qu’il a rencontré son épouse, qui tiendra à bout de bras toute la production de son premier film L’homme au crâne rasé. Lui animait au piano et elle commentait les intertitres. Leur rythme à eux était que lui diminuait un petit peu la prestation au piano pour qu’elle puisse prendre la parole. 

 

P.M. : Rendez-vous à Bray est inspiré de la nouvelle « Le roi Cophetua » de Julien Gracq. Quel rapport entretenait André Delvaux avec la littérature ?

C.D. : Il a étudié la littérature de tout temps. Il avait un rapport très étroit avec les arts de manière générale, que ce soit la peinture, la musique ou le cinéma, évidemment. Il se nourrissait des romans qu’il adaptait. En fait, ce n’était jamais une adaptation. C’était une nourriture, un terreau qu’il utilisait pour créer son propre film, son histoire et toujours dans un respect total des souhaits de l’auteur et de la philosophie de l’œuvre. Il considérait sa collaboration avec Julien Gracq comme une collaboration sans nuages. Mais non sans angoisse de la part de Julien Gracq, qui avait très peur des adaptations. Quand nous avons édité le DVD de Rendez-vous à Bray, qui était le premier que nous souhaitions éditer, j’ai écrit à Julien Gracq pour lui demander si on pouvait, par la même occasion, rééditer sa nouvelle et la mettre dans le coffret. Il m’a écrit que, dans ce cas-là, il acceptait, mais que c’était une exception unique.

 

P.M. : Votre père vous parlait-il du tournage, d’Anna Karina ou même de Bobby Lapointe, qui a un petit rôle ? 

C.D. : De Bobby Lapointe, pas trop. De Anna Karina un peu plus, mais j’avais sept ans à l’époque, et c’est le seul film dans lequel j’ai chanté. Mon père avait écrit la comptine que je chante. J’avais fait du solfège, j’étais capable de déchiffrer une partition, mais il m’avait mis des petits dessins et des couleurs sur cette partition pour que j’aie envie de le faire. C’est un souvenir absolument extraordinaire, sauf que je n’ai jamais compris pourquoi je devais appeler Julien ensuite de la terrasse de la maison de mes parents vers la chambre de mes parents dans laquelle Julien n’était pas.

 

P.M. : Quels seraient les héritiers d’André Delvaux dans le cinéma belge francophone ?

C.D. : C’est assez compliqué de répondre, dans ce sens qu’il y en a fort probablement que je ne soupçonne pas. Par contre, je sais qu’il était très proche de Jaco Van Dormael, avec qui je parle le plus volontiers. Il a très bien compris les films de mon père, tout en ayant sa propre identité, son propre cinéma. Mon père avait aussi des rapports très étroits avec Marion Hänsel, pour qui il a joué dans Sur la terre comme au ciel. Probablement aussi avec Chantal Akerman et d’autres…

 

Philippe Manche

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