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Bruxelles, mon amour

Publié le 01/09/2001 par Marceau Verhaeghe / Catégorie: Critique

Un amour curieusement absent

Dans le cadre de ce grand bazar polymorphe et friqué que fut Bruxelles 2000, trois cinéastes flamands reçurent la mission de raconter leur Bruxelles. Représentatifs de trois générations (Marc Didden est né en 1949, Pieter Vandekerckhove en 1964 et Kaat Beels en 1974), ils nous livrent leur vision de la capitale.
Trois histoires qui, curieusement, parlent plutôt de déracinement, d'altérité et de cosmopolitisme.

Bruxelles, mon amour

Le premier sketch est l'oeuvre d'une toute jeune cinéaste, Kaat Beels, déjà remarquée à l'occasion de son court métrage de fin d'études, Bedtime Stories. Une nuit d'été, en ville, Jens ne parvient pas à trouver le sommeil. Il décide alors d'aller rendre visite à Hannah, dont il est séparé depuis trois mois. L'appartement, les souvenirs échangés, les sensations retrouvées, tout lui rappelle qu'il faut parfois beaucoup de peine et de temps pour faire du présent un passé. Des trois sketches, c'est le plus moderne dans sa forme. La photo est superbe, le choix des focales très expressif. C'est aussi le plus contemporain dans ses préoccupations, le plus personnel dans son écriture. 

A l'occasion des obsèques d'un jeune Irlandais émigré à Bruxelles, un prêtre fait la connaissance de la logeuse du jeune homme. En évoquant ensemble le disparu, ils s'aperçoivent que celui-ci était à sa manière, pour chacun d'eux, une présence qui brisait leur solitude et les rattachait au monde extérieur. Le réalisateur Pieter Vandekerckhove a été critique de cinéma, puis scénariste (il a obtenu le prix du meilleur scénario au festival de Bruxelles 1994 pour le film Twee zusters de Bie Boeykens) avant de passer à la réalisation de documentaires pour la VRT. Dans cette histoire mortifère, à l'atmosphère irrespirable et à la mise en scène statique, il sait faire sentir avec beaucoup de maîtrise tout le poids des solitudes urbaines sur lesquelles viennent se briser la fragilité des sentiments de plus en plus inadaptés à un monde impersonnel et déshumanisé (serait-ce emblématique des sentiments flamands à l'égard de leur capitale?). Alaas, Poor Yorick... 

Cheb est un jeune marocain qui partage un loft avec un de ses amis. Lorsqu'un coup de téléphone lui apprend le décès de sa mère, sa première envie est de rentrer immédiatement au pays, contre l'avis de son père qui lui conseille de rester à Bruxelles. Les questions que tout émigré se pose se bousculent alors dans sa tête : qu'est-ce que je fais ici ? Pourquoi ? Qui suis-je ? Où est ma place ? Où est ma vie ? Des questions que sa relation avec une jeune Flamande, Helena, vont rendre plus aiguës, mais que la visite inopinée de son père va contribuer à résoudre. Marc Didden est indubitablement le plus expérimenté des trois réalisateurs, et il n'est pas étonnant que ce soit ici que l'on sente le plus de maîtrise, notamment le souci du beau plan et de la fluidité narrative. Il est également normal que ce soit chez l'auteur d'Istanbul que l'on retrouve le plus l'envie d'inscrire la ville comme l'élément naturel de son histoire. Cette dernière est tout à fait intéressante et mériterait d'être développée sur la longueur.

Bruxelles mon amour a les avantages et les inconvénients du film à sketches. Pour : la pluralité des regards des techniques et des intentions. Contre : le manque d'unité, des réalisations assez inégales et un côté un peu artificiel dû à l'introduction de mécanismes narratifs destiné à assurer la continuité. Ce dernier aspect est encore renforcé par la nécessité pour les scénaristes et réalisateurs de se conformer à la " commande ", et donc d'insérer leurs histoires dans Bruxelles, ou vice-versa. Et c'est sans doute de ce point de vue que le film suscite le plus d'interrogations. Bien sûr, chacun a sa propre vision, son regard personnel qu'il pose sur la ville et tous ces points de vue sont légitimes. Certes, il est important de faire passer l'aspect multinational de la capitale de l'Europe. Personnellement toutefois, j'éprouve du mal à me reconnaître dans le portrait de cette ville sans âme, où toute présence autochtone semble bannie et dans laquelle se croisent une mulitude de déracinés s'interrogeant sur leur identité. Bruxelles est d'abords le lieu de vie des bruxellois qui, pour la majorité d'entre eux, sont bel et bien ancrés dans leur ville, qui est bien autre chose qu'un district admnistratif sans histoire et sans âme. Où est le Bruxelles des parcs et des quartiers ? Où sont les femmes, les enfants, les marchés, les petites épiceries, les caboulots, les trams, les taxis, la zwanse, la vie nocturne ?

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