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Entretien Rocío Alvarez pour Simbiosis Carnal

Publié le 03/04/2018 par Fred Arends / Catégorie: Entrevue

Présenté au dernier festival Anima, Simbiosis Carnal de Rocio Alvarez s'est imposé comme l'une des réussites de la sélection. Cinergie, qui lui a octroyé son prix, a rencontré la réalisatrice pour nous parler de son travail.

Cinergie : Peux-tu, en quelques mots, nous expliquer ton parcours avant Simbiosis Carnal ?
Rocío Alvarez : J'ai fait les Beaux-Arts en Espagne il y a déjà longtemps. Du coup, j'étais davantage dans la peinture et les techniques graphiques même si je faisais déjà des choses en animation. Tout à changé lorsque j'ai rencontré La Poudrière, l’école de cinéma d'animation en France. J'ai postulé et j'ai été prise. Là-bas, j'ai fait un premier film, Ecart de conduite, qui a bien fonctionné dans les festivals. C'est une comédie sur le fait de passer le permis de conduire. Ensuite, je suis venue en Belgique où j'ai continué à travailler sur des projets de création et aussi comme animatrice et illustratrice freelance.

Cinergie : Comment est né Simbiosis Carnal ?
R. A: Il s'agit d'un long processus. Tout est parti d'un concours – je suis toujours super à la participation des concours ! - du Fumetto, un festival suisse de bande dessinée très important. La thématique du concours était l'érotisme. Je ne faisais pas de BD, mais j'ai décidé d'y participer. J'ai fais mes recherches graphiques et finalement, j'ai trouvé ces figures rose et bleues. Dans la BD, il ne se passait pas grand-chose, il s'agissait des fantasmes d'une fille. Le projet a ensuite dormi un temps. C'est lors d'un autre concours, en Espagne, où il y avait un prix Canal+ pour des appels à projet et du coup, que j'ai repris la bande dessinée pour la réadapter en projet d'animation. J'ai remporté ce prix mais il n'y avait pas encore assez de financement pour le produire. J'ai enfin répondu au concours organisé par Zorobabel qui consistait en une résidence pour réaliser un court-métrage d'animation, après celui de fin d'études. Cela s'est très bien passé. J'ai fait la totalité du film à Zorobabel et le son à Liège, à Caméra etc.

Cinergie : Comment la narration s'est-elle développée à partir des deux personnages que tu avais trouvés ?
R. A.: Au début, c'était très simple, il n'y avait pas vraiment d'histoire, juste une sexualité décomplexée, un érotique-festif comme je l'appelle, mais sans réel fond. Et comme je savais que j'allais passer beaucoup de temps à cette animation, le mieux était qu'elle puisse aussi pousser à la réflexion. Du coup, le projet a nécessité pas mal de recherches et c’est un équilibre entre information véritable et délire car je ne voulais pas non plus d'un doctorat théorique sur le sujet. Mais j'ai notamment lu « La Fabuleuse histoire du clitoris » de Jean-Claude Piquard qui m'a beaucoup marquée, avec toute l'histoire de le répression sur le sexe des femmes. Il fallait que je m'en inspire. Après, cela a pris du temps pour que je trouve comment enchaîner toutes mes idées, avec cette partie sur la création de la vie, les animaux… Je cherchais aussi quelque chose entre le naturel et le culturel.

Cinergie : Le lien se fait aussi par le trait, avec les transformations, la fluidité de la sexualité s'incarne dans ce trait en constant changement.
R. A.: Oui c'est vrai, la forme et le fond parlent le même langage.

Cinergie : Comment as-tu travaillé le rythme du film qui est très soutenu dans la première partie avec un humour très présent, très cadencé, même si tu rappelles des faits pas toujours drôles ?
R. A.: Pour moi, le film se divise en 4 parties. Il y a la première partie, primitive avec tous ces éléments unicellulaires et une sexualité libre qui est chassée par la partie « conflits et persécutions » où l'on voyage dans les âges et qui finit par une hypersexualisation complètement folle, et enfin la partie plus « libre », où il y un retour de l'animal.

Cinergie : Au niveau technique, comment as-tu travaillé, notamment à partir des deux couleurs douces, le bleu et le rose ?
R. A.: Sauf qu'à la base je voulais travailler avec des couleurs très peps. J'ai fait beaucoup de recherches graphiques avec le rose fluo que j'adore et un bleu cyan un peu turquoise. Je voulais vraiment que le film soit en rose fluo !! Mais c'est très difficile sauf si tu mets un fond gris. Avec un fond blanc, ce n'est pas possible. Du coup, on a essayé d'avoir les couleurs les plus peps possibles, que nous avons encore poussées à l'étalonnage.
Mes première recherches graphiques ont été faites avec de l'acrylique dilué qui donne cette impression d'aquarelle et ensuite avec des crayons. Et le fait de ne travailler qu'avec ces deux couleurs a simplifié l'ensemble tout en donnant une unité au projet. L'absence de décor aide aussi, cela accentue le flottement, la légèreté donnée par le fond blanc. Au début, je voulais tout peindre à la main et l'animer avec un logiciel d'animation français qui permet de faire « comme une animation traditionnelle à la main » mais avec l'ordinateur. L'idée était donc de le faire sur ce programme, l'imprimer, le colorier de l'autre côté, le re-scanner et le réadapter. Je pensais vraiment que c'était la meilleure idée car le pinceau numérique n'offrait pas les mêmes résultats. Heureusement, j'ai changé d'avis mais j'ai fait certaines parties avec cette technique, la partie des méduses où les textures sont très marquées par exemple.
La première partie, je l'ai faite avec un banc-titre avec du papier découpé, des peintures pour essayer d'avoir différentes textures... Je me suis permise de m'amuser et d'expérimenter tout au long de la réalisation. Si on s'ennuie, ça se voit. Il faut essayer de garder le côté rigolo et créatif.

Cinergie : La musique est très présente et très importante dans le rythme du film et du changement de tempo entre les différentes parties. Avec qui as-tu travaillé ?
R. A.: Ce sont plusieurs groupes même si la quasi totalité a été faite par un groupe belge, Why the Eye. Ils font un peu de la techno-tribale. Je les avais vus à un concert au Jacques Franck. Ils sont habillés avec des déguisements imposants, préhistoriques, avec des masques un peu comme au carnaval des Marolles. C'était très délirant car leur musique devient parfois très mécanique, très électronique. Je trouvais que ce côté un peu « trash » pouvait coller à mon film. J'ai surtout travaillé avec Thomas qui avait déjà fait de la sonorisation pour des films et qui du coup était assez pro. Pour le passage de l'hypersexualisation, je voulais un morceau un peu racaille dans le style Reggaeton mais c'était pas trop leur truc. Du coup, un ami qui fait de la kumbia électronique m'a fait un Reggaeton très bon qu'ils ont réadapté. La chanson de la fin est composée par Flying Chairs, des amies qui font aussi de l'animation. Elles ont fait ce titre Crocodile que je trouve très beau.

Cinergie : As-tu travaillé seule ? Comment s'est passée ta collaboration avec Zorobabel ?
R. A. : Ils ont toujours cru très fort au projet et notamment Delphine Renard. Ils ont fonctionné comme une boîte de production, me conseillant, m'aidant dans la rédaction des dossiers, etc. Je faisais mes dossiers comme des bijoux, pour qu'ils se démarquent dans la pile que les commissions reçoivent.

J'ai fait le film quasi entièrement seule mais à la fin, lorsque les choses étaient plus concrétisées, j'ai travaillé avec des stagiaires et des animateurs. Une dizaine de personnes de La Cambre sont donc passées pour m'épauler.

Cinergie : Quels sont tes projets ?
R. A. : C'est l'année de Simbiosis Carnal qui va faire le tour des festivals. Il va être présenté à Lisbonne, à Tenerife, au Maroc, .... Je vais essayer de l'accompagner au maximum. Sinon, je travaille sur des petits projets comme une animation pour une pièce de théâtre qui aura lieu à la Balsamine. Je vais également travailler sur le projet d'un ami, en Espagne; un court-métrage d'animation très éloigné de mon style et qui constitue un vrai challenge. Je pense aussi tout doucement à faire un nouveau film même si j'aimerais faire plus de peinture. Je vais aller à La Vallée à Molenbeek (1) où je pourrai expérimenter. Enfin, j'aimerais réaliser de grandes fresques murales. Plein de choses en fait !


(1) Espace de co-working, La Vallée a pour objectif de réunir une diversité d’acteurs et de compétences variées afin de favoriser l’émulation d’idées, la mutualisation des compétences, des espaces, du savoir-faire, et du matériel ainsi que l’augmentation d’opportunités de collaboration.

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