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Jawad Rhalib, Amal

Publié le 15/01/2024 par Malko Douglas Tolley, Antoine Phillipart et Cyril Desmet / Catégorie: Entrevue

Amal de Jawad Rhalib est un film de fiction belge qui met en lumière les dangers de la radicalisation religieuse en milieu scolaire. Ce réalisateur et documentariste belge d'origine marocaine, connu pour ses films socialement engagés, notamment La Révolution rose et Au temps où les Arabes dansaient, explore des questions de société, d'identité et de radicalisation à travers son travail cinématographique. Amal s’inscrit dans la continuité de ses œuvres précédentes. Présent au Cinemamed 2023, Cinergie.be est allé à sa rencontre afin d’en savoir plus sur sa démarche artistique. Un film coup de poing à ne manquer sous aucun prétexte !

La critique complète du film est disponible en ligne.

Cinergie.be : Vous avez par le passé réalisé plusieurs documentaires et films de fiction. Avec Amal, il s’agit d’un film de fiction ancré dans le réel. Peut-on affirmer qu’il s’agit d’une spécificité de votre cinéma en tant que réalisateur ? 

Jawad Rhalib: Exactement. Je bascule entre le documentaire et la fiction. Quand je peux traiter un documentaire avec un sujet, je le fais volontiers. Quand ce n’est pas possible, je vais vers la fiction. Et donc là il fallait faire une fiction avec Amal. Il fallait surtout que ce soit très documenté. Quand on traite un sujet aussi sensible, on ne peut pas laisser de la place aux doutes, aux questionnements et surtout aux contestations.

 

C. : Quel est le sujet principal du film ainsi que le message que vous avez voulu faire passer ?

J. R. : Le sujet principal, c’est la liberté d’enseigner et la liberté d’expression. Et bien sûr, autour, il y a d’autres sujets qui viennent se greffer, comme le harcèlement, l’acceptation de l’autre, de la différence, etc. Le sujet central est cette liberté d’expression et d’enseigner qui est menacée aujourd'hui par toutes formes d’extrémismes.

 

C. : La radicalisation d’un professeur de religion est l’extrémisme qui est présenté dans le film. Comment vous êtes-vous documenté sur ces questions spécifiques ?

J. R. : Pendant pratiquement une année, j’ai rencontré beaucoup de jeunes dans le cadre de projections scolaires au cinéma Palace ou au cinéma Galeries dans le cadre de mon documentaire Au temps où les Arabes dansaient. J’ai rencontré beaucoup de jeunes avec leurs professeurs et leurs directeurs d’école. C’était souvent quelques éléments qui prenaient le dessus, la parole pour menacer et contester les propos de ce documentaire. D’un autre côté, des professeurs me contactaient afin d’exprimer cette peur d’enseigner et d’aborder des sujets librement sous peine d’être harcelés, menacés, voire même tués comme on a pu le voir dernièrement en France.

 

C. : Comment s’est déroulé avez-vous décidé de donner le rôle principal à Lubna Azabal qui réalise probablement une de ses plus belles performances dans votre film ?

J. R. : Dès le début de l’écriture, j’ai pensé à Lubna Azabal. J’en ai ensuite parlé à Lubna. Elle s’est tout de suite engagée corps et âme pour ce film. Elle s’est impliquée dans le personnage. On l’a beaucoup travaillé. Elle a rencontré des professeurs et des directeurs d’écoles. Elle a assisté à des projections d'Au temps où les Arabes dansaient et a discuté avec les jeunes. À partir de là, il fallait se documenter encore plus. J’ai également beaucoup discuté avec un professeur de religion musulmane d’une école bruxelloise qui a vécu la thématique du film de manière inversée. Il n’était pas lui-même radicalisé, mais il a heurté la sensibilité de certains élèves et parents avec une thématique et l’administration l’a renvoyé. Donc ça, ça existe réellement. On a voulu ancrer l’histoire dans le réel. On a tourné dans une école bruxelloise, mais on ne dit pas le nom de l’école et ni la ville dans le film. C’est une fiction. Mais il s’agit d’une école qui pourrait exister dans la réalité. C’est une thématique universelle qui pourrait exister n’importe où.

 

C. : Abu Nawas est un auteur controversé. Pourrait-il encore être enseigné dans les écoles de nos jours ?

J. R. : Impossible d’enseigner Abu Nawas aujourd’hui. Personnellement, je suis né au Maroc et j’ai grandi au Maroc. J’ai étudié Abu Nawas en arabe où les mots étaient beaucoup plus crus qu’en français. Je l’ai étudié comme d’autres poètes. J’ai grandi avec ces poésies-là. Comme je le fais dire par le professeur (Lubna Azabal) avec ses élèves dans le film, il a changé ma vision de la vie et du monde parmi tant d’autres. Aujourd’hui, il a disparu des manuels scolaires.

 

C. : Comment avez-vous mis en place cette ambiance authentique et dynamique proche de la réalité dans les interactions des jeunes dans les séquences au sein des classes ?

Jawal Rhalib: Dès le casting, j’ai travaillé avec beaucoup de jeunes non sous la forme du casting classique où tu es face à la caméra et tu dois lire un texte. J’ai mis en place un casting fait d’improvisations et de jeux de rôles. Je les poussais à jouer un rôle puis à directement inverser la position. Aussi à les interrompre en cours, car c’est souvent ce qui se passe dans une classe d’école. Un élève en interrompt un autre et il faut garder le fil de sa pensée. J’ai beaucoup travaillé avec les jeunes dès le début sur scène au théâtre. Puis il y a eu de nombreux rappels. Ensuite, il y a le texte et le scénario, mais les jeunes n’ont jamais eu accès à autre chose que leur propre scène. Ils ne savaient pas les répliques de leurs camarades à l’avance ni leurs réactions. Je voulais provoquer ces moments de vérité. Je ne voulais pas que ce soit appris par cœur, surjouer ou jouer.

 

C. : Comment obtenir du soutien et donner vie à un film qui traite de sujets aussi sensibles en 2023 ?

J. R. : Heureusement ou malheureusement, ça dépend de l’interprétation qu’on en fait, les membres de la commission et les partenaires de la RTBF connaissent mon travail. Parfois, ils me disent que j’exagère un peu dans certaines séquences. J’ai une scène qui a disparu du scénario où l’on voit Amal qui change de commune et elle regarde le paysage qui défile devant ses yeux. On passe d’un endroit où il n’y a que des cafés avec des hommes à un endroit multiculturel de Saint-Gilles. Il y a des membres de la commission qui me demandaient si ça existait en fait. Je leur ai dit de prendre la voiture et de faire le chemin pour le constater. Il y a donc parfois un décalage de perception et une peur qu’on utilise Lubna Azabal comme arme de revendication. Ce sont parfois des discussions compliquées, mais c’est très intéressant au final.

 

C. : Si votre cinéma n’est pas revendicatif, comment le qualifieriez-vous ?

J. R. : C’est le cinéma du réel, c’est aussi simple que ça. Il n’y a pas de revendication, je tire juste à chaque fois le signal d’alarme. J’espère que je ne vais pas me fatiguer, car je souhaite que les gens et les politiques ne détournent pas le regard et qu’ils regardent ce qu’il se passe aujourd’hui. Je dis toujours qu’il suffit d’un seul professeur de religion radicalisé comme le personnage de Nabil dans le film pour faire des dégâts énormes. Mais j’affirme également qu’il ne faut qu’un seul professeur comme Amal pour sauver les meubles. Et donc il faut investir dans l’éducation, la culture et l’école. Il faut investir dans l’éducation, la formation et l’école. Il faut soutenir ce genre de professeurs.

 

C. : Quel est le message d’espoir de votre film Amal ?

Jawal Rhalib: Le message d’espoir, c’est la lecture qu’Amal a mise en place avec ses élèves. Il y a eu des lumières qui se sont allumées dans la tête des jeunes. On voit qu’il y en a qui ont basculé de position, de regard. Et pour moi, c’est ça l’espoir. Encore une fois, il suffit d’en sauver quelques-uns afind de pouvoir avancer. On a lancé une petite pierre avant de faire avancer les choses. Mais je reste assez pessimiste aujourd’hui, car il n’y a pas des politiques assez courageux pour le faire de nos jours et je trouve ça désolant. 

 

C. : Si des jeunes ou des professeurs vivent ça à l’heure actuelle, que doivent-ils faire ?

J. R. : C’est très simple, ici il s’agit d’une fiction. Sur le terrain, c’est très compliqué de réagir. C’est très rare qu’un parent ou un professeur se mette en danger face à la communauté ou l’administration pour soutenir une élève dans la situation de Mounia interprétée par Kenza Benbouchta. Je le fais dire par une professeure d’ailleurs dans la séquence qui se déroule dans la salle des profs. Elle dit : “Moi, je me contente de donner mes cours et rentrer chez moi. Pourquoi tu veux aller plus loin? Pourquoi tu te bats? Pourquoi tu fais tout ça? “. C’est facile à dire et, personnellement, je ne juge pas ceux qui n’osent pas. Il y a cette peur que les gens possèdent en eux. C’est naturel et humain d’avoir peur. Je comprends tous les personnages du film. Même Nabil, le professeur radicalisé, même si je n’approuve évidemment pas ses actions. Il dit : “Ces jeunes ont besoin de retrouver de la dignité.”  Il se trompe sur la manière de rendre la dignité, mais il tente de leur offrir quelque chose qu’ils n’ont pas trouvé chez d’autres professeurs ou personnes de leurs familles qui les ont abandonnés.
C’est un sujet et une thématique complexes, mais j’espère sincèrement que ça permettra d’éveiller les consciences. Quand je vois des jeunes qui viennent voir le film et poser des questions comme ce fut le cas ce matin dans le cadre de la séance destinée aux écoles du Cinemamed, j’ai accompli une partie de mon objectif. Mon souhait est vraiment d’éveiller les consciences et de mettre en lumière ce que tout le monde ne voit pas. 

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