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Les 50 ans du FESPACO à Cinematek ou la nostalgie des bals-poussière

Publié le 10/01/2020 / Catégorie: Événement

La programmation d'un hommage au Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou (FESPACO) à Cinematek, presque trop beau pour être vrai !

Il est vrai que le festival a été créé en 1969 et qu'il fête son cinquantenaire.
Il est vrai aussi, bien que son trône commence à vaciller et à lui être contesté par d'autres manifestations mieux organisées, qu'il a toujours la réputation d'être l'évènement cinématographique le plus prestigieux du continent africain ! 
C'est donc en toute logique que CINEMATEK profite de cet anniversaire pour convier ses initiés, fidèles ou nouveaux, à jeter un œil sur une cinématographie pour laquelle l'appétence cinéphilique est quelque peu retombée depuis les années 80.

Il est loin le temps des triomphes internationaux à Cannes, à Berlin ou à Venise de Sembène Ousmane, de Souleyman Cissé ou d'Idrissa Ouedraogo. Mais, l'actualité de ces dernières années (plusieurs sorties en Belgique de films lauréats du FESPACO, avec encore tout récemment la Miséricorde de la Jungle de Joël Karekezi ou Félicité d'Alain Gomis), suscite la curiosité qui pourra s’assouvir le temps d'une ballade jusqu'au 29 février 2020.

http://cinematek.be/?node=17&event_id=100252102#upcoming

Ouagadougou, la ville de la poussière rouge

Visage de femmes de Désiré Ecaré Je dois avouer que je suis assez peu objective : je dois au FESPACO mes plus beaux moments festivaliers. En sus de films qui m'ont secouée et marquée à vie, j'ai des souvenirs à profusion d'aventures absolument rocambolesques, les unes à se tordre, les autres à pleurer, telles qu'elles ne peuvent vous arriver qu'au FESPACO !
Oui, je suis une de ces mariées de la poussière rouge...

Car, ce qui fait la touche magique de ce festival, c'est sans doute déjà sa localisation. Ouagadougou, capitale du Burkina-Faso, petit pays d'Afrique de l'Ouest sans accès à la mer. Un vrai pays sahélien. Ouagadougou, c'est la ville de la poussière rouge qui vous baptise dés que vous y mettez les pieds en vous plâtrant quasiment la peau et qui, entre toux et respiration encombrée, fait rapidement de vous un.e ouagalais.e jusque dans la chair de votre âme, si vous arrivez à supporter cette première initiation. Mais, si vous vous habituez, vous entamerez avec Ouagadougou (et le FESPACO) une histoire d'amour à la vie à la mort. 

L'autre spécificité du festival, c'est que de très curieux parrains l'ont porté sur les fonds baptismaux : deux présidents militaires et cinéphiles. En effet, sans la nostalgie du 2ème président du pays, Aboubacar Sangoule Lamizana, incorporé de force dans l'armée française comme tirailleur et qui s'y est parfois retrouvé à filmer pour le service des actualités, puis l'intérêt pour le cinéma d'un des tombeurs de ce Lamizana, le 5ème président du pays, le très charismatique Sankara, que d'aucuns considèrent comme le Che Guevara africain, le FESPACO aurait pu s'étioler, puis disparaître comme tant de nombreuses autres initiatives culturelles du continent, par manque de soutien. 

Le Burkina-Faso est un pays que ses ressources naturelles ne prédisposent pas à l'opulence, mais il n'empêche que, depuis 50 ans, il continue à porter à bout de bras la manifestation culturelle la plus reconnue du continent. Aussi incroyable que cela puisse sembler, les présidents qui leur ont succédé ont suivi l'impulsion initiale d'Aboubacar Sangoule Lamizana et de Thomas Sankara, même s'ils étaient leurs rivaux politiques.

Un président qui fait un coup d'Etat pour en déloger un autre, n'a de cesse que de prouver, par A + B, que son prédécesseur n'a rien fait de bon et de détruire ce que le précédent avait mis en place. Cependant, sans exception, le FESPACO a été maintenu et fait désormais partie du patrimoine national.

Tilai d'Idrissa OuedraogoPourtant, les plus belles heures du FESPACO semblent remisées aux mythiques années 80 et 90, moments où le cinéma africain avait encore le vent en poupe et où l'ambiance ravageuse du FESPACO attirait à Ouagadougou, cette capitale d'à peine 2 millions d'habitants, des centaines de milliers de visiteurs étrangers, prêts à s'éclater jour et nuit...

Aujourd'hui, le FESPACO affronte une certaine désaffection. Plusieurs grand.e.s cinéastes africain.e.s tels que Mahamat-Saleh Haroun, Abderrahmane Sissako, Nadia El Fani ou Jihan El Tarhi ont exprimé leur désamour ou à tout le moins leurs inquiétudes et leur ras-le-bol pour des problèmes organisationnels récurrents (les Cahiers du Cinéma se sont même fendu d'un article peu amène, en 2013). 

A la décharge du Burkina-Faso, il faut dire que le pays vit une des périodes les plus compliquées de son histoire. Il aurait eu toutes sortes d'excuses pour annuler et/ou postposer l'édition 2019 du cinquantenaire, avec les menaces djihadistes qui font aujourd’hui partie de son quotidien.

Mais rien n'a pu empêcher de fêter avec une dignité et une fierté touchantes les 50 ans de la manifestation-phare du pays, en février 2019.

 

 

Les choix de la programmation de CINEMATEK 

Il est évident que certains films manquent à l’appel, des films au succès populaire comme Pousse-Pousse de Daniel Kamwa, Bal-poussière d'Henri Duparc ou Visage de femmes de Désiré Ecaré, dont certaines répliques sont passées dans le langage commun, ceci pour contredire le fait qu'on parle souvent des films du FESPACO comme de films souvent très intellectuels et détachés d'un public populaire.

Côté films de femmes, il est aussi très dommage que manquent les longs-métrages des pionnières comme Sambizanga, de Sarah Maldoror d'Angola, La nuit du pardon de la burkinabée Fanta Nacro ou surtout l'inoubliable Mossane, de la sénégalaise Safi Faye. Autres classiques du cinéma africain dont l'absence est regrettable : Molaade, un des derniers chefs d'oeuvre de Sembène Ousmane ou Touki-Bouki de Djibril Mambety Diop, un film-culte du cinéma africain qui a notablement marqué la nièce du réalisateur, Mati Diop, dernière lauréate du Grand Prix du Jury à Cannes avec Atlantique. 

Mais il est vrai que le principe du programmateur Christophe Piette était de puiser dans les réserves de la cinémathèque et donner un éclairage particulier à la collection de films africains trop peu exploitée. 

 

C'est donc avec émotion que je vous recommande, parmi les courts métrages, les véritables petits bijoux que sont Bintou de la réalisatrice brukinabée Fanta Nacro, Petite Lumière d'Alain Gomis, futur lauréat de pas moins de 2 Etalons d'Or du FESPACO, la récompense suprême du festival. A ne pas rater, également, les 2 courts-métrages cultes de Djibril Mambety Diop, Le Franc CFA et La petite vendeuse de soleil, où on reconnaît son regard empathique pour le petit peuple de Dakar, la capitale sénégalaise. 

TezaParmi les longs métrages, mon préféré toutes catégories est Teza de l'éthiopien Haïle Gerima, Etalon d'Or de 2009, une réalisation d'un lyrisme échevelé et d'une grande beauté formelle, entre  Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov et Nos plus belles années de Sydney Pollack. Je n'ai jamais compris pourquoi ce film n'a jamais émergé...

Des curiosités à ne pas rater parmi ces longs métrages, comme le film Ama, qui m'a aussi beaucoup marquée, réalisé par un duo de réalisateurs ghanéens vivant à Londres, Kwesi Owusu et Kwate Ne-Owo. Une jeune fille de la diaspora ghanéenne londonnienne, élevée loin des traditions familiales, ignore qu'elle a hérité du don de prédire l'avenir. Ce qui la perturbe complètement. Surtout quand elle prévoit la mort de son frère... Un tel don nécessite une initiation, qui lui est inaccessible puisqu'elle vit en Europe... Un peu sur le même thème, un autre film venant du Niger, Le Médecin de Gafiré de Mustapha Diop, ou comment un jeune médecin formé en Europe, décide, de retour au pays, de s'initier aux pratiques ancestrales d'un guérisseur traditionnel. 

 

Le Grand blanc de LambareneD'autres films de la programmation ont eu les attentions du gotha festivalier international et sont bien entendu à voir : les plus connus sont Hyènes de Djibril Mambety Diop, Tilaï d'Idrissa Ouedraogo. Mais, aussi, Le Grand Blanc de Lambarene de Bassek Bah Khobio. Ce film très ambitieux du réalisateur camerounais est un film historique sur la figure d'un des premiers « humanitaires » blancs en Afrique, le suisse Albert Schweitzer et des dérives sur lesquelles cette situation de toute-puissance des humanitaires peut déboucher. Sujet épineux s'il en est : Joachim Lafosse a tenté aussi un portrait similaire sur le promoteur de l'ONG « L'Arche de Noë » dans son film Les Chevaliers blancs. Mais, pour Bassek Bah Kohbio comme pour Joachim Lafosse, ce ne fut pas un grand succès et Bassek Bah Khobio, qui s'était énormément investi dans le projet, a, petit à petit, renoncé à ses rêves cinématographiques. Ce film, devenu rare, en vaut d’autant plus le détour. 

Les premiers opus des futurs grands noms sont également émouvants à (re)découvrir : La Vie sur terre, la première fiction semi-autobiographique d'Abderrahmane Sissako ainsi que Heremakono : en attendant le bonheur, son deuxième long métrage, Etalon d'Or du FESPACO en 2003. Abderrahmane Sissako obtiendra le succès international avec son film Timbuktu, César 2015 du meilleur film et du meilleur réalisateur, une première pour un cinéaste africain.

 

TGV de Moussa Touré, même s'il n'a pas été primé au FESPACO, il a cependant eu une grande cote d'amour auprès du public africain, qui s'est parfaitement reconnu dans la description du microcosme formé par les passagers d'un taxi-brousse, entre Dakar et Conakry. Moussa Touré sera ensuite le réalisateur multi-primé du film La Pirogue.

 

Le roi, la vache et le bananierPour finir, je voudrais m'attarder sur trois documentaires, tous en lien avec le Congo.


Tout d'abord, Le Roi, la vache et le bananier, sans doute l’œuvre la plus personnelle de Ngangura Mweze, récompensé en 1999 par l'Etalon d'Or pour son film Pièces d'identités. Le réalisateur se met en scène, retournant sur les lieux de sa naissance au Kivu, dans le pays Ngweshe. Celui qui a constamment filmé les mille métamorphoses de Kinshasa-la-Belle, réussit ici à mettre en valeur, avec dévotion, de splendides paysages pastoraux.


Dans Sango nini ? (traduction : quelles sont les nouvelles?), les réalisateurs belges Anne Deligne et Daniel De Valck nous entraînent dans le quotidien du quartier bruxellois Matongé en 1981, inaugurant une thématique, dernièrement illustrée et très appréciée dans le documentaire Chez Jolie Coiffure de Rosine Mbakam.

 

Tango ya Ba Wendo porte le nom d'une émission mythique pour tous les Congolais ex-Zaïrois. Une émission qui revenait sur ceux qu'on appelait « les vieilles gloires », c'est-à-dire les premières vedettes de la rumba congolaise, ayant émergé dans les années 50. Ici, l'accent est porté sur le plus célèbre d'entre eux, le mythique Wendo Kolosoy, auteur du tube célébrissime « Marie-Louise », en 1948.

Tango ya Ba WendoCette chanson était si merveilleuse, que l'on disait d'elle qu'elle faisait se lever les morts de leur tombe pour se rendre sur les pistes de danse. Considérée comme satanique, elle fut même excommuniée par l'Eglise coloniale. Wendo nous a quitté en 2008. C’est donc un grand bonheur que, de son vivant, ce documentaire lui fut consacré par le belge Mirko Popovitch et le congolais Kwami Mambu Nzinga. 

 

 

Je me permets, pour conclure cet article, un souvenir personnel.
Au FESPACO, pendant très longtemps, il y avait un grand bal populaire qui clôturait chaque édition, sur une place publique. C'était des bals-poussière mémorables...
Lors d'un de ces concerts, j'ai vu venir à moi un vieux Burkinabé, mince et digne, littéralement tiré à quatre épingles. C'était souvent ainsi que s'habillaient les personnes qui furent jeunes dans les années 50, et notamment, Wendo Kolosoy, que je viens d'évoquer.
L'orchestre venait d'entamer une des chansons les plus connues du Seigneur Rochereau, un très célèbre chanteur congolais. La chanson s’appelait : «Mokolo Na kokufua : le jour où je mourrai».
Ce monsieur m'a dit à quel point il aimait cette chanson et qu'un de ses plus grands rêves était de la danser avec, à son bras, une Congolaise. Et il avait cru comprendre que j'en étais une.
Evidemment, je ne pouvais pas le lui refuser.
Il m'a donc amenée sur la piste et s'est mis à danser avec moi. Sans mentir, il avait mis une distance d'un mètre entre nous. Je me demandais vraiment comment on allait pouvoir danser ainsi !
Je ne sais pas comment il a fait, mais on a dansé très majestueusement «  Mokolo Na kokufua ».

J'avais l'impression d'être dans un bal à Vienne, en plein bal-poussière !

Monique Mbeka Phoba

 

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