Cinergie.be

Valéry Carnoy, réalisateur de Ma planète

Publié le 09/11/2018 par Bertrand Gevart / Catégorie: Entrevue

Pour l’édition 2018 du festival les Enfants Terribles à Huy, le jury presse a décidé de décerner le prix au jeune réalisateur belge Valéry Carnoy pour son court-métrage Ma planète. Un film surprenant par son humour cynique dont les personnages incarnent les heurts et malheurs de la vieillesse dans ce couple que tout oppose silencieusement. Henri, interprété par Jean-Michel Balthazar, boulanger d’une cinquantaine d’années, est en mal d’amour avec sa femme Marieke, interprété par la sublime Stéphanie Lowette. Un matin, après une énième dispute, il fait l’étrange rencontre d’Anita, une jeune photographe qui aime les formes imposantes de son corps. S’en suit alors un désir de reconquête de soi et de l’autre dans les méandres de l’art contemporain et de l’amour.

Valery CarnoyCinergie : Peux-tu me parler de ton parcours artistique et académique ?
Valéry Carnoy : J’ai un parcours assez atypique. J’ai eu une adolescence un peu noire, j’étais une sorte d’ado intéressé par une seule chose : la fête et le contact social, toujours être dans le mouvement. Je ne m’intéressais pas au cinéma. Néanmoins, étant tout jeune, j’ai eu des problèmes de surdité. J'ai récupéré mon audition à l'âge de 8 ans. Avant cela, je vivais dans mon monde, mon univers, dans lequel je créais plein d’histoires. J’avais un rêve, presque secret, c’était devenir scénariste.
Dans ma famille, le parcours universitaire est extrêmement important et valorisé. C’était un impératif que je m’engouffre dans un parcours académique. Je me souviens que mon père me disait : « Fais des études à l’université qui te plaisent pour avoir un job et tu verras après. » J’hésitais entre philo et psycho. Dans la file d’inscription, j’ai choisi la psychologie. J’ai donc effectué trois années d’étude de psychologie générale et, durant ces trois ans, j’ai d’abord réalisé et participé à plusieurs concours vidéos. J’ai appris à manipuler quelques outils me permettant de me familiariser de manière autodidacte avec la technique. Entre temps, j’ai découvert l’Afrique. Ça été le déclic et la mort de ma naïveté. Je suis parti en Casamance, une région du Sénégal. À l’époque, les forces démocratiques de Casamance luttaient pour l'indépendance. C’était une guerre fantôme comme il y en a beaucoup en Afrique. En 30 ans de conflit, il y a eu entre 1000 et 2000 morts dues aux milices armées embusquées dans la jungle. Ce climat de guerre a fait fuir le tourisme. Lorsque j’y étais, il n’y avait que des militaires, des hôtels vides et des artistes qui attendaient le retour des touristes. Et un Club Med qui résistait et avait son propre aéroport qui acheminait les touristes directement là-bas puis les reconduisait. Les touristes blancs se sont rendu compte rapidement que c’était une zone tranquille, qu’on y vivait bien et donc toutes les côtes ont été colonisées par eux. Avec les gens que j’ai rencontrés, j’ai décidé de faire un documentaire sur place avec ma première vraie caméra de cinéma. Il m’a fallu trois ans pour le filmer, tout en continuant mes études de psychologie interculturelle et sociale. J’ai terminé le documentaire et je l’ai montré lors des examens d’entrée à l’INSAS en section technicien de l’image. On faisait beaucoup d’exercices, et j’ai beaucoup appris sur le plan théorique et technique. Avec les copains de ma promotion, on a crée le collectif Zinnekenfilm. Le but était de faire des films extrascolaires, sans moyens.
J’ai ensuite réalisé un film pour l’architecte Bruno Erpicum, sur l’architecture contemporaine mêlée à la danse. Il voulait qu’on découvre son architecture à travers une narration. J’ai donc choisi la rencontre de deux danseurs dans une de ses maisons. C’était mon deuxième film en tant que réalisateur.
En 3e année, l’idée m’a pris de repartir en Afrique avec une équipe. J’ai loué du matériel et je voulais faire un film sur la magie noire en Casamance, mais je n'ai eu que des problèmes. On n'a plus pu entrer dans la maison qu'on occupait, car un marabout l'avait ensorcelée. Il a fallu tuer des agneaux, etc. Nous avons changé notre fusil d’épaule et on a décidé d’en faire une fiction. Une autoproduction dont nous avons fini la postproduction il y a peu de temps.
L’INSAS ouvre à ses étudiants la possibilité de faire un film lorsque tu es dans une autre section que réalisation. En effet, la sélection s’effectue sur concours avec des conditions relatives et nécessaires pour prouver que l’on peut faire un film du niveau de 5e année de réalisation et de passer la commission de films. C’était une bonne manière de faire le switch vers la réalisation.
Actuellement, je viens de finir d’écrire un nouveau scénario de fiction inspiré de ce que j'ai vécu. J’ai toujours eu une jeunesse assez casse gueule. Mon père vient d’une famille intellectuelle, ma mère d’un milieu noble. Jeune, je voulais faire du foot et pas du hockey comme le voulait ma mère. Je traînais avec les jeunes du quartier avec mon frère. Mon prochain film parle de cela. On traînait dans les agoras, on était toute une bande. Ce qui nous soudait, c’était la relation complexe avec les gars plus âgés. Ils jouaient avec nous mais c’était une relation complexe, d'aînés et de plus jeunes. De protection et de reconnaissance.

Ma planète de Valéry CarnoyC. : Dans ton film Ma Planète, il y a de petits temps faibles qui deviennent des temps forts cinématographiques. Peux-tu me raconter la genèse de ce film ?
V.C. : C’est un projet assez comique à l’origine et tragique aussi. C’est un film qui démarre sur une anecdote. Je sortais de psycho et pour moi le cinéma était quelque chose d’intellectuel, il fallait que ce soit des concepts… Mon père me disait toujours que je n’étais pas universel, que j’étais incompréhensible, que mon cinéma emmerdait tout le monde…
Mon ex, une photographe d’art contemporain issue de la Cambre, avait eu plusieurs expositions dont une au musée de Charleroi et puis aussi une sélection de jeune espoir de la photographie en Belgique. Elle avait remis au curateur plusieurs photographies de sa collection. Elle avait une fascination pour le corps et l’énorme ventre de son beau-père qui était boulanger. Elle venait d’un milieu très humble, pas du tout artistique. Elle a fait une énorme et magnifique photo de son ventre que l’on voit dans le film. À l’époque, elle faisait aussi beaucoup de photos de mon crâne chauve. Un jour, elle m’appelle en me disant qu’il va y avoir une exposition dont la photographie principale sera celle du souffle (la photo du ventre de son beau-père). Le curateur veut l’imprimer sur 20 m2.
C’était assez drôle, Henri le boulanger qui se retrouve dans une exposition de photo d’art a Knokke le Zoute devant son gros ventre imprimé en géant… L’exposition commence, je décide d’y aller et je vois le ventre et une représentation de mon crane (rires). Je trouvais l’idée très drôle et je l’ai reprise dans mon film avec en plus une vision de la routine, du couple qui s’effrite, s’épuise, se confronte et s’amenuise, de ce que j’ai pu vivre dans ma relation.
Une jeune photographe découvre ce corps devenu gras et gros, avec un nouveau regard, elle le sublime. Alors que sa femme s'oblige de faire du pole dance pour garder son corps parfait. Ma planète, c’était donc une anecdote marrante mais également une réponse à mon père. Et puis, tout s’est bien passé grâce à l’équipe, aux professeurs de l’INSAS et à Bouli Lanners qui m’a aidé dans le choix des acteurs. Dès que j’ai écrit le scenario, je l’ai fait circuler aux autres membres de l’équipe et tous m’ont fait des retours : ma copine, mon premier assistant, le cadreur, le chef op', l’ingénieur du son et Bouli Lanners. Nous avons monté le film ensemble. En ce sens, je regorge d’idées mais je ne sais jamais quelle est la bonne. J’ai besoin d’avoir une équipe autour de moi et c’est ce que j’appelle les élagueurs en équipe. Même sur le tournage, même au jeu, je ne savais pas si telle ou telle scène était réussie sur le plan des émotions. Alors, je me tournais vers ma scripte qui avait fait un continuum d’émotions qu’on devait atteindre en me disant : « On a celle-là , celle-là mais pas celle-ci ».
Le cadreur a pensé le film en terme de cadrage pur et non en terme d’esthétique. Le chef op' voulait faire une lumière la plus juste et naturelle possible qui correspond parfaitement à l’idée que nous nous faisions du film et que nous défendions. C’est un travail d’équipe avant tout. Les gens avec qui je travaille ont leur spécificité et mon but est d’être cohérent avec eux.

Ma planète de Valéry CarnoyC. : À quel point la psychologie influence ton cinéma et tes personnages ?
V. C. : La psychologie a influencé mon premier film mais très vite je me suis rendu compte que la psychologie clinique ou la pathologie mentale n’était pas bonne pour mon cinéma. Ce qui m’a influencé, c’est la psychologie sociale et interculturelle. Il s’agit d’une autre forme de psychologie. Ici, on est plutôt voué à faire de la médiation culturelle et sociale, afin d’avoir une connaissance des cultures différentes pour gérer la cohabitation entre nous. Comment faire pour que les relations soient bonnes ? C’est la psychologie du groupe visible et leurs interactions. Ça me passionne. Et pour le cinéma, c’est très utile. Lorsque je suis dans un café, je peux voir la relation du barman avec les vieux clients, les nouveaux, etc.
Ce sont des outils pour rencontrer l’altérité, la manière dont je rencontre des gens me permet d’écrire des personnages. Jean-Michel Balthazar est un super bon acteur et quelqu’un de très humain, je me suis imprégné de tout ce qui fait un personnage, de lui en tant que personne aussi. Le personnage de Stéphanie Lowette est plus superficiel en terme d’écriture, mais c’est un personnage avec des émotions qui la guident.

C. : Comment as-tu travaillé la dialectique du couple dans Ma planète ?
V.C. : J’adore regarder les couples de manière générale. Dans Ma planète, il y a ce côté amical, où les couples restent ensemble par habitude mais n’en peuvent plus et ne sont plus présents. Ce sont des moments qui peuvent survenir et ensuite repartir ou au contraire, tomber à nouveau dans une routine moribonde. Dans mon film, je ne dis pas que le couple va réussir à surmonter ses problèmes. Le film est assez cynique. La chanson de Mouloudji est très significative par rapport à cette idée cyclique, un éternel retour des choses et du même. La phrase représentative serait : tout ce que j’adorais chez toi au début de notre relation, je ne le supporte plus.

C. : Tu es technicien de l’image, je comprends mieux l’esthétique du film et les choix opérés.
V.C. : Oui j’ai choisi les décors, le musée, la chambre… J’ai essayé de choisir des lieux pour qu’il y ait des points de profondeur pour que le spectateur soit dedans. J’aime l’image, et je pense que le travail avec le chef opérateur s’est bien déroulé. Il a amené aussi son monde et une esthétique à laquelle je n’étais pas familier. J’ai travaillé avec deux personnes à l’image : Hugo Brilmaker, le chef opérateur et Arnaud, le cadreur. Hugo je l’ai découvert sur le tournage, il n’a fait que la lumière. Avec le cadreur, nous avons énormément travaillé sur le scenario, les couleurs, les lieux. Si tu regardes bien, Stéphanie est souvent habillée en rouge, la photographe aussi. Jean-Michel, quant à lui, est en noir ou vert. On voulait une lumière naturaliste, des lumières douces, sauf pour la photographe, qui était éclairée en lumière dure. Les lumières sont tournantes et constamment amenées sur Jean-Michel. Le travail de découpage a été fait avec les deux. C’est la première fois de ma vie où je lâche le découpage à ce point-là. D’habitude je fais tout le découpage moi-même. J’ai commencé à penser le film en terme de narration de cadres. Chaque plan devait raconter quelque chose. Les films ne se racontent pas de manière élégante, décadrée et esthétique. Ce sont des plans simples qui racontent à l’aide d’images qui accompagnent la narration. Il fallait impliquer le personnage dans le cadre. Nous avons privilégié le cadre au travail de la lumière.
Pour l’anecdote, le film fait 24 minutes et je n'ai coupé aucune scène, sauf cinq répliques tournées mais pas mises au montage. Nous avons tellement travaillé tous ensemble avec l’image et la scripte que le film a été monté en deux semaines. À part la scène d’ouverture que j’ai énormément changée et dans laquelle j’ai supprimé les répliques pour laisser place au silence. Tout le reste du film s’est tenu aux répliques et scènes présentes dans le scénario et l’une ou l’autre impro de Wim Willaert, notamment lorsqu’il parle des transats.

C. : On décèle, dès la première scène, des conflits internes assez forts, des malheureux malentendus… Lorsqu’il entre dans la pièce pour lui annoncer quelque chose, elle a ses écouteurs, il la désire mais elle non : on sent une frustration.
V.C. : C’est la scène d’ouverture et c’est la scène que j’ai eu le plus de mal à écrire. Mais elle est très représentative du reste du film. Les malheureux malentendus arrivent généralement lorsque les deux personnes évoluent chacun de leurs côtés, ils ne sont déjà plus en connexion et en sollicitude l’un envers l’autre. Le contact est brisé.

C. : Les personnages vivent-ils dans le souvenir de leur propre relation ?
V. C. : Les moments de rencontres sont très forts, on y repense souvent, on puise souvent aux beaux moments de la relation. Henri est passif et se fige là-dedans. Henri est maladroit, on comprend qu’ils ne dorment même plus ensemble. Ils sont ensemble dans ce petit lit, il veut lui parler, on sent qu’elle est à l’écoute, mais de nouveau il lui parle de lui et de son corps. Elle se referme directement. Le personnage de Stéphanie a aussi besoin d’attention, de gestes de soutien, de compliments. Or, il ne fait pas attention à elle. Elle a aussi besoin de reconnaissance, de voir qu’elle plaît. Il n'est même pas au courant qu’elle fait une compétition. D’une certaine manière, il est gêné de voir cette femme qui reste bien, et que lui s'est laissé aller. Mais elle l’appelle ma grosse planète, on sent qu’elle aime quand même ce corps vieillissant et gros. Mais elle se dit aussi qu’il s’en fout d’elle et de lui plaire. Je voulais que les comédiens soient plus âgés pour qu’ils se connaissent depuis longtemps.

Ma planète de Valéry CarnoyC. : Comment as-tu envisagé le travail du corps ?
V.C. : Pour que mon film fonctionne visuellement mais aussi narrativement et, puisque la base de mon film s’articule autour de la photographie et du ventre, il me fallait quelqu’un avec un gros ventre. Je trouve que visuellement, un ventre, c’est beau. Et c’est cohérent de voir qu’une femme jeune s’y intéresse. Très souvent, c’est un attrait physique que les femmes mettent en avant chez les hommes. Chacun est dans la vieillesse, ce couple qui vieillit, vit le rapport au corps d’une manière propre et singulière. Elle a décidé de lutter contre cela et de l’entretenir. Je voulais une femme qui avait sa propre personnalité, sa propre corporéité, une femme qui a un rapport au corps différent de son mari. Et dans le film, il y a cette opposition très limpide. On peut aussi se dire qu’elle veut rester belle pour partir vers un ailleurs alors que lui veut la récupérer, essayer de la re-séduire. Ce contraste entre les deux est déjà visuel, et on voit, on sent dès leur apparition que ces deux corps ne fusionnent plus, n’interagissent plus. J’avais aussi envie de casser avec les stéréotypes de beauté surtout ceux présents au cinéma. On m’a reproché de montrer une femme dure, mon regard d’homme sur une femme. Alors qu’en réalité, Henri est toujours écrasé, c’est la femme qui décide quand elle reprend son homme, c’est la photographe qui crée tout son univers visuel. Il se dit juste que c’est une bonne chose de l’amener dans ce musée, il lui avait tout caché, il pense que c’est bien de confronter les deux regards sur son corps.
Je joue pas mal sur les clichés du milieu populaire que j’adore. Il regarde son gros ventre en disant : « contemporary art », sans savoir ce que c’est. On s’en fout de ce que la société actuelle intellectualise ! Alors que dans les milieux populaires, il y a encore cette fougue, cette sincérité. J’aime bien les contradictions entre les milieux. Il y a une brutalité qui me plaît dans ces mondes et je trouve leurs contradictions et oppositions très cinématographiques.
L’art contemporain est quand même un peu drôle, certes il y a de belles choses, mais je trouve ça dommage que quelqu’un doive venir pendant 20 minutes m’expliquer tout le déroulement de sa pensée pour comprendre son œuvre qui est anecdotique à elle-même, c’est un peu drôle. J’aime bien jouer avec l’absurde et jouer avec les codes des différents milieux sociaux.

Tout à propos de: