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Sur le tournage de "La Dernière Tentation des Belges" de Jan Bucquoy

Publié le 07/11/2019 par David Hainaut et Constance Pasquier / Catégorie: Tournage

Jan Bucquoy, le retour 

 

Réapparition quasiment inattendue de la part du trublion et iconoclaste Jan Bucquoy qui, après une décennie d'absence derrière la caméra, tourne en ce moment La Dernière Tentation des Belges, suite lointaine de La Vie sexuelle des Belges (1993) et de Camping Cosmos (1995) qui, à leur manière, ont coloré le cinéma belge des années nonante. Toujours dans sa veine autobiographique, Bucquoy boucle là une trilogie qui, à travers une nouvelle partie de son vécu, tente cette fois de s'intéresser à la Wallonie.

 

Légèrement assagi du haut de ses bientôt 74 ans, le réalisateur a réuni un casting pour le moins singulier, puisque les trois rôles principaux sont interprétés par le routinier Wim Willaert (Quand la mer monte), la néophyte Alice Dutoit (plus connue sous son nom de chanteuse, Alice on the Roof) et l'éclectique Alex Vizorek.

Octobre 2019, centre de Bruxelles. À peine venons-nous de réussir, entre les travaux, à repérer le (petit) endroit de tournage du jour - le Cabaret Mademoiselle –, que d'emblée, nous apercevons face à l'entrée Wim Willaert, le comédien principal du film, en pause. Nous reconnaissant, il semble presque empressé à transmettre son plaisir à tourner dans ce nouveau long-métrage : "Ah, qu'est-ce que je suis content d'être là ! Pas parce que j'étais fan de Jan plus jeune et que je n'avais encore jamais travaillé avec lui, mais car cette histoire ne ressemble à aucune autre." Le ton est donné. Rappelé dans la foulée sur le plateau, nous le suivons alors, pour être accueillis et installés au fond de ce cabaret, histoire d'observer au mieux les événements du jour, dirigés par Bucquoy : à savoir une séquence où Willaert et Alex Vizorek, dans la peau de deux organisateurs d'une improbable loterie, enchaînent des blagues face à un public d'une dizaine de figurants. Où, bonne franquette belge oblige, on aperçoit quelques membres de l'équipe. L'ambiance est à la rigolade, sans qu'on ne saisisse bien si tout cela est feint ou non. Soit. Fidèle à sa manière de faire, Bucquoy semble aller à l'essentiel, ne tournant que peu de prises. Et si, comme souvent, nous nous trouvons là tels des cheveux sur une soupe, une chose est sûre, les bonnes ondes règnent...

 

"Je suis ravi de servir d'ustensile à Jan" (Alex Vizorek)

La Dernière Tentation des Belges - tournageUn peu plus tard, à midi (pile), tandis que le gros de la troupe quitte les lieux pour aller déguster un Stoemp quelques rues plus loin, Vizorek, tout aussi disponible que son comparse du jour et saluant notre venue d'un bien cordial "Je suis ravi que vous veniez nous voir, car je vous lis régulièrement !", accepte de s'asseoir au milieu du décor pour discuter quelques minutes. "Jan a dit que j'incarnais le beau gosse du film ? Ah, cela vous situe le faible budget du film ! (rire). Disons surtout que j'incarne ici son anti-lui. Car si Wim (Willaert) est donc Jan Bucquoy, celui-ci voulait à ses côtés son exact inverse à l'écran. Soit quelqu'un de hâbleur, à l'aise avec les femmes qui ait réussi en France. On va dire que dans les grandes lignes, pour lui, je cochais un peu ces cases-là."

Si, comme à peu près tout le monde, Vizorek connaissait Bucquoy pour son côté anarcho-surréaliste, il confie : "Le scénario, bien qu'il parte d'un drame, est fidèle à Jan. Cela m'a parfois rappelé La vie sexuelle de Tintin et fait marrer à plusieurs endroits, notamment dans la manière dont il parle à sa fille. Tout ça est tellement belge ! Puis pour moi qui ne dépasse jamais trois ou quatre jours sur un tournage, je peux dire que c'est mon premier vrai rôle, je suis donc ravi de servir d'ustensile à Jan. Je n'ai pas la vocation à être un acteur où tout pèse sur moi, mais je me verrais bien dans une comédie romantique en jouant un Hugh Grant à la belge - tant que je lui ressemble encore un peu -, du genre séducteur maladroit, si vous voyez..." Et lorsqu'on rappelle à ce diplômé du Cours Florent parisien que ses vieux comparses de scène (Kody, Pablo Andres...) sont, en ce moment-même, eux aussi impliqués dans des projets de films belges, il rétorque : "Si on regarde ce qui se passe en France, ce n'est pas vraiment une nouveauté. De Jamel Debbouze à Franck Dubosc, en passant par Omar Sy, Eric et Ramzy ou Jean Dujardin avant son Oscar, beaucoup d'acteurs sont passés par le stand-up avant d'aller vers le cinéma. Donc pourquoi ne pas tenter le coup ici, à partir du moment qu'on nous utilise pour ce qu'on sait faire, et dans les limites de nos talents", dit encore ce boulimique de travail, conscient "d'avoir une chance inouïe d'avoir du travail en permanence, et en pouvant varier les plaisirs", lui qui officie en radio (sur France Inter), à la télévision (France 2), sur scène (il prépare un nouveau spectacle à la Toison d'Or au printemps), tout en ayant plusieurs autres projets liés au 7è art.

 

La Wallonie en toile de fond

La Dernière Tentation des Belges - tournageLa pause-repas terminée, c'est sur une terrasse que nous interceptons Bucquoy, flanqué de son poulain Willaert, qui reprend donc un rôle autobiographique, campé jusqu'ici par Jean-Henri Compère. Le réalisateur précise : "J'avais envie de marquer le coup en prenant un personnage flamand avec un bon accent. Ça permet de sortir des lieux communs, d'entrer plus dans le réel", dit-il, tout en se félicitant de la bonne avancée et de l'efficacité du tournage. Quant au contexte de l'histoire, il l'explique ainsi : "C'est un film qui essaie de comprendre ce qu'est l'âme wallonne, son identité, à travers un animateur culturel. Vu qu'il est Flamand, il se trouve sur un territoire qu'il connaît mal, mais comme son regard est candide et neuf, il va essayer de redistribuer les richesses via une grande loterie, en misant aussi sur le monde du spectacle. Ça, c'est la base du film. Et l'autre couche, c'est qu'il essaie de maintenir sa fille-chanteuse (Alice Dutoit, alias Alice on the Roof, débutante au cinéma) en vie. L'idée est de réunir des éléments tragiques et burlesques, un peu comme dans La vie est belle (sourire). Et bon, de faire un cinéma qui ne ressemble à rien d'autre, qui soit belge et libre. Car bon allez quoi, il faut bien dire qu'on vit dans une société mortifère, où les gens survivent, plutôt qu'ils ne vivent. Or la vie, c'est autre chose. C'est quand même important de parfois sortir du cadre, non ?"

 

"Je suis un pirate devenu corsaire" (Jan Bucquoy)

"La Flandre, c'est un peu triste, pour le moment" (Wim Willaert)

Concernant ce retour sur les plateaux après dix ans d'absence, Bucquoy le commente ainsi : "Après tout ce temps, ça fait du bien. Mais il n'y a pas que le cinéma dans la vie, j'ai fait d'autres choses depuis. Bon, la préparation a pris du temps car à la base, je voulais produire le film moi-même pour avoir les coudées libres. Mais c'est trop fatigant et au final, j'ai trouvé une production qui est venue me dire : "Tiens, il paraît que tu as un bon scénario...", et c'est là que je me suis rendu compte que c'était soit rentrer dans les ordres, soit rien (rire). J'ai l'impression d'être un vieux pirate devenu corsaire, engagé dans la flotte espagnole pour défendre l'or de la reine, car il y a toujours un rapport de force pour imposer un style, des droits musicaux, les décors, négocier... En même temps, c'est une discipline qui oblige à être créatif, intelligent et inventif à la mise en scène, c'est pas plus mal en soi. Et même si la langue française est maître dans le film, j'espère que ça parlera à tous. Mais c'est un défi énorme en Flandre, car si tu peux montrer ton film quand il est coréen ou islandais, il y a une espèce de résistance énorme à tout ce qui est francophone au nord du pays". "C'est vrai", complète Willaert, "pour le moment, c'est un peu triste, la Flandre. La frontière culturelle est de plus en plus grande. Mais pour parler du film, moi j'ai l'impression de me plonger dans un bain de dadaïsme, dans une aventure à la fois absurde et tragi-burlesque. S'il se produit sur écran ce qu'on a ressenti en lisant le scénario, franchement, le résultat promet..."

 

Un film exutoire

La Dernière Tentation des Belges - TournageProduite par les Bruxellois de Stenola, une boîte qui a initié quelques premiers films remarqués (Tokyo Anyways, Even Lovers Get The Blues...) et qui prépare – notamment - le prochain film de Joachim Lafosse (Les Intranquilles), cette comédie dramatique sera par ailleurs interprétée par Alice Moons et fera apparaître à l'écran l'humoriste Guillermo Guiz (vu dans Le Roi de la Vanne, sur Canal +), le chanteur Marka, l'entarteur Noël Godin (en casteur) ou encore, Sophie Maréchal (La Trêve). Tourné principalement dans les alentours de Bruxelles - dans diverses salles comme le Magic Land Théâtre, au Port de Grimbergen, dans un club de yacht... -, le film inclura une partie "boad-trip" (Canal de Bruxelles, Ittre), prétexte pour évoquer les souvenirs de Bucquoy. La Dernière Tentation des Belges aura la particularité d'être activée par une voix-off, faisant dialoguer les personnages de Jan et de Marie. "N'oublions pas qu'on part quand même d'un sujet grave, le suicide", explique de son côté la productrice Eva Kuperman, qui forme chez Stenola un duo, avec Anton Iffland Stettner. "Mais à travers le film, on sent quand même chez Jan un côté bilan où il évoque tant ses belles choses accomplies qu'il en dresse des constats d'échecs. Il y a donc une amertume qu'on retrouvait peut-être moins dans ses autres réalisations. Moins de critique sociale ou du système aussi, même s'il y aura bien sûr son ton impertinent ! Cela devrait donc plus toucher l'âme des gens, de sa famille, de ses amis. Car cette fiction ressemble à une longue lettre ouverte à sa fille, avec des choses qu'il n'a jamais pu lui dire. Une sorte d'exutoire, en somme...".

Soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles et en coproduction avec Be TV, la RTBF, Proximus, Screen Brussels ou encore Take Five Invest, le résultat de cet ensemble atypique est prévu sur grand écran pour septembre 2020.

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