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Ubu de Manu Gomez

Publié le 01/04/2021 / Catégorie: Entrevue

En juin 2017,  la Fédération Wallonie-Bruxelles organisait l'Opération "50/50, Cinquante ans de cinéma belge, Cinquante ans de découvertes" qui mettait à l’honneur 50 films marquants de l’histoire du cinéma belge francophone. Ces films sont ressortis en salle pendant toute une année et de nombreux entretiens ont été réalisés avec leurs auteurs. Le site internet qui se consacrait à cette grande opération n'étant plus en activité, Cinergie.be a la joie de pouvoir aujourd'hui proposer et conserver tous ces entretiens passionnants où une grande partie de la mémoire du cinéma belge se donne à lire.

 

Manu Gomez est sans conteste l'un des plus prolifiques réalisateurs d'animation belges,... Il réalise des films souvent inclassables, pour la plupart marqués du sceau de l'expérimentation au sens premier du terme : Manu Gomez est autodidacte, donc il cherche toujours ; c'est loin des écoles qu'il a construit une oeuvre singulière... Tant vanté de nos jours, le décalage belge, Gomez le pratiquait déjà bien avant que le terme ne fasse fureur.

Ubu de Manu Gomez

Didier Stiers : D’où vous est venue cette idée d’animer de la viande ? Ainsi que d’autres matières dans d’autres films, d’ailleurs ?

Manu Gomez : Pour moi, le cinéma d'animation a cela de magique qu'il peut donner vie à toute chose inerte, à toute chose morte. Ce n’est pas simplement faire bouger les choses ou, comme dans le cinéma de fiction, faire revivre des gens morts depuis plus ou moins longtemps. Ici, on donne carrément la vie à quelque chose d’inerte. Partant de ce postulat, j’ai voulu appliquer ça à une matière morte mais qui a été vivante, et non pas pour en faire un simple film gadget ! Hasard extraordinaire, à l’époque, j’avais tout juste relu Ubu Roi, d’Alfred Jarry. Je suis très intéressé par le surréalisme, le fantastique… Et ça m'a semblé évident : Ubu est un personnage « viandesque ». Le gigot convenait donc bien, dans le fond comme dans la forme, pour souligner ce que ce personnage de sale type a de répugnant, de lâche, de vulgaire… Je crois aussi qu'il n'y a pas de véritable oeuvre d'art sans provocation, mais provocation ne veut pas dire montrer son cul à tout le monde, c’est inviter les gens à réagir à quelque chose, donner des claques aux idées reçues, bourgeoises.

 

D.S. : En 1995, Ubu se retrouve à Cannes.

M.G. : Le film a été sélectionné à la Semaine de la Critique et, après, il a effectivement été primé dans pas mal de festivals. Oui, il a fait une très belle « carrière ». Même si c'est un mot que je déteste : quand je réalise un film, je ne pense pas du tout à la carrière qu'il pourrait avoir. Au contraire ! Je me suis dit : « Voilà le genre de film qui ne va pas intéresser grand monde, peut-être quelques hurluberlus dans mon genre ! » Et puis, effectivement, bizarrement, ça a très bien marché !

 

D.S. : Tous vos films semblent traduire une envie de recherche artistique sur l'image. C’est le cas ?

M.G. : Tout à fait ! Je suis né avec un crayon dans la main et ça m'a toujours passionné. Pour moi, le cinéma n’est jamais que la continuité de mon travail sur l'image. Je suis passé de la deuxième dimension à la troisième en faisant de la sculpture, et puis à la quatrième en mettant les images que je créais en mouvement. C'est pour ça aussi que le cinéma d'animation et le court-métrage m’ont toujours beaucoup plus intéressé que le long-métrage.

 

D.S. : Mais vous avez réalisé Le Prince de ce Monde : c’était juste une parenthèse ?

M.G. : C’est une expérience ratée. Je ne me prends pas au sérieux mais le problème, là, c'est que je n'ai pas pris mon travail au sérieux non plus. Pour moi, ce tournage, c’était des vacances : « Allons nous amuser ! » Ce fut une erreur, mais soit, je ne regrette pas. C'est aussi une expérience enrichissante, j'ai rencontré des gens formidables comme Laurent Lucas ou Jean-Claude Dreyfus. Mais effectivement, ce qui m'intéresse avant tout n'est pas de raconter des histoires. Je ne suis pas un littéraire, je travaille sur des images et l'image a sa propre vie, son propre langage. Je suis plus un peintre qui fait du cinéma qu'un cinéaste qui fait de la peinture.

 

Didier Stiers 

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