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Vivement ce soir. Entretien avec Daniel De Valck et Jean-Marie Buchet

Publié le 08/01/2018 par Serge Meurant / Catégorie: Sortie DVD

L’édition du DVD

En 1992, Boris Lehman publiait chez Yellow Now un ouvrage d'une cinquantaine de pages qu'il intitulait «Patrick Van Antwerpen. Cinéaste (1944-1990) ». Il définissait l’œuvre du cinéaste en ces termes : « Oscillant entre le reportage et la fiction, le film de commande et le film d'auteur, il a su mettre en évidence certains de nos comportements les plus quotidiens, les plus révélateurs, en composant une œuvre originale, par petites touches truculentes, incisives et caustiques. Ses films sont tantôt des pochades et tantôt des poèmes, drôles et pathétiques, parfois loufoques ou satiriques, toujours tendres et pudiques. Patrick Van Antwerpen a bousculé le réel en y posant un regard de funambule, flottant au-dessus de notre monde, tout en y restant très attaché. »

Un  DVD contenant le film Vivement ce soir ainsi que plusieurs court-métrages de Patrick Van Antwerpen vient de sortir. Il est co-édité par la Cinematek et la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il est disponible dans le commerce, en prêt chez Point Culture, et peut être mis à disposition des enseignants et opérateurs culturels par la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles (via courriel à cinematheque@cfwb.be).

 

Daniel De Valck : L’idée principale était de sauver les films de Patrick Van Antwerpen et prioritairement son long-métrage, Vivement ce soir. Des bobines étaient abîmées. Il était indispensable de mastériser les négatifs, de les digitaliser, afin qu’ils ne soient pas perdus. Cela aussi pour permettre une nouvelle circulation des films, non seulement en DVD, mais aussi sous forme de fichiers numériques qui ont remplacé aujourd’hui la projection en salles des copies 16 et 35 mm. La présente édition en DVD ne contient cependant pas tous les courts-métrages de Patrick Van Antwerpen.
Le cas de Patrick Van Antwerpen n’est pas unique. En effet, on redécouvre aujourd’hui plusieurs cinéastes des années 70 et 80 qui ont réalisé des films dans des conditions difficiles et qui n’ayant pas connu de carrière commerciale sont un peu oubliés.
Patrick Van Antwerpen est, je pense, l’un des rares cinéastes qui ait réalisé plusieurs courts-métrages. On peut considérer son long-métrage, Vivement ce soir, comme une succession de courts, une succession de situations dans un même décor. En effet, Patrick travaillait toujours par rapport à un décor unique. Au départ du film, il y a le problème de la surconsommation dans notre société. Il avait d’abord écrit un court-métrage sur le même thème.
Les courts-métrages de Patrick ont relativement bien circulé. En tous cas, ceux réalisés en 35 mm, parce qu’à l’époque on passait encore dans les salles de cinéma des courts-métrages en complément de programme.
Vivement ce soir n’a pas eu la carrière que Patrick espérait pour le film et la télévision ne l’a pas diffusé, peut-être à cause de l’image jugée négative des grandes surfaces.
Le cinéma de Patrick Van Antwerpen appartient à l’univers du cinéma belge. Il est très lié à notre réalité. Le dernier projet de Patrick - qui n’a pas pu être réalisé - avait pour thème « l’autoroute ».
Comme producteur, j’avais imaginé qu’il s’agissait d’un projet fantastique parce qu’il y a des autoroutes dans tous les pays et que nous pourrions co-produire, voyager, etc…
Mais il m’a dit qu’il s’agirait de l’autoroute entre Bruxelles et Ostende !

Les débuts d’une longue amitié 
J’ai connu Patrick à l’école secondaire. Nous avons fait l’athénée ensemble. C’était déjà un passionné de cinéma. C’est lui qui m’a ouvert les yeux. Il m’a dit que c’était bien autre chose qu’un divertissement. Je me souviens encore des premiers films que j’ai vus avec lui : des films classiques américains comme Billy Wilder, Hitchcock et Buñuel, qu’il admirait beaucoup.
À la fin de nos humanités, nous avions déjà réalisé un certain nombre de petits films.
Patrick possédait des caméras huit et réalisait déjà des films en Super 8 mettant en scène de petites situations. Le dernier film que nous avons réalisé montrait des gens qui attendent un tram. C’était en noir et blanc et c’était muet. Son univers cinématographique existait déjà. C’était déjà ce genre de situations très simples, avec l’idée d’un montage et d’un récit.

L’INSAS
Patrick était en 2e ou 3e année après la création de l’INSAS. Ce furent les meilleures années de l’école car les professeurs étaient tous très connus, comme Forman, Skolimowski notamment. Beaucoup de ceux-ci venaient de l’Est.

Les comédiens
Daniel De Valck : Je crois que pour Patrick, il s’agissait moins de comédiens que de personnages. Il écrivait un texte et décrivait une situation, mais avant tout c’est le personnage qu’il choisissait de faire incarner. N’est-ce pas Jean-Marie, toi qui a joué dans quasiment tous les films de Patrick ?
Jean-Marie Buchet : En effet, mon expérience de comédien – dans les courts-métrages puis dans le long a été celle-ci : Patrick me donnait des textes à mémoriser, sans autre indication de jeu. Lorsqu’il n’était pas content d’une prise, il la recommençait. Il préparait tellement ce qu’il voulait obtenir de nous que ses rapports avec les comédiens ne posaient aucun problème.
Les acteurs étaient choisis parce qu’ils étaient des amis.
Il y avait, dans les années 60, une bande de gens à Bruxelles qui voulaient faire du cinéma.
Ils se rencontraient souvent dans les cafés. Il y avait notamment David Mac Neal, Boris Lehman. Lorsque l’un d’eux avait de l’argent pour réaliser un film, il faisait appel à ses copains. C’est comme cela que je suis entré en contact avec Patrick. J’ai également fait le son sur certains de ses films parce que je possédais un Nagra.
D. D. V. : L’autobus est un bon exemple : tous les gens qui attendent l’autobus sont des amis et connaissances. Il ne s’agit pas vraiment d’un casting.

C. : Patrick a souvent collaboré avec un autre comédien, Luc Desmet.
D. D. V. : Luc Desmet est un élève de l’école Lecocq à Paris. La rencontre avec Patrick a eu lieu parce que son travail portait sur la gestuelle et les situations, chose qui intéressait le plus le cinéaste.
La gestuelle des gens ordinaires que l’on retrouve dans ses films, mais aussi la technique de cette gestuelle dont on trouve le meilleur exemple dans les courts-métrages de Chaplin.
Patrick n’était pas intéressé par la psychologie chez les comédiens.

Vivement ce soir

D. D. V. : Le supermarché est un théâtre. C’est le monde remis en scène. Le grand magasin dans lequel nous avons tourné était surnommé le « Hollywood des GB » par la chaîne elle-même parce que toutes les publicités se tournaient là. Son gérant aimait le cinéma.

Le tournage du long-métrage a été réalisé en deux parties. Pour la première, en muet, il s’agissait de filmer les clients de cette grande surface sur le mode de l’observation. Dans la seconde, à partir de cette observation, intervenaient alors les acteurs mais de telle façon qu’ils soient placés à un même niveau que les clients. On a parfois remis des dialogues sur les scènes muettes.
Patrick imaginait toujours une situation unique : le banc, l’arrêt du bus, le supermarché sont des lieux uniques.

Patrick était très influencé par le cinéma tchèque, de Forman notamment avec L’as de pique qui est aussi basé sur l’observation du réel avec humour et moquerie.
Le cinéma de Patrick est un cinéma de remise en question d’une certaine société, mais de façon drôle et absurde. Ce n’est pas une attaque virulente de la société de consommation, mais un reflet du ridicule dans lequel on se met.
Il faut aussi noter que Patrick filmait en deux dimensions. Il s’approchait et s’éloignait de ses personnages avec sa caméra. Il n’aimait pas faire du champ/contrechamp. Ce qui était la bête noire du monteur que je suis qui aime qu’on utilise l’espace. Il me disait : « Tu veux me faire faire du cinéma !… »

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