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See Forever de Paul-Emile Baudour

Publié le 11/05/2022 par Anne Feuillère et Nicolas Bras / Catégorie: Critique

Dans les limbes

Du 12 mai au 26 juin, le cinéma Nova propose une grande programmation intitulée « Screenshot » autour de films réalisés à partir des images de la toile. Cinéaste habitué de l’Open Screen, ces soirées récurrentes du Nova où chacun peut mettre à l’écran ses courts-métrages pourvu qu’ils ne soient pas trop longs, Paul-Emile Baudour signe là un film puissant qui ouvre ce programme riche et dense. Car See Forever convoque les fantômes d’hier pour mieux interroger nos rapports aux images aujourd’hui. 

See Forever de Paul-Emile Baudour

 

Le film démarre dans un espace-temps révolu : les entrailles du World Trade Center avant le 11 septembre 2001. Puisque l’image des avions s’enfonçant dans les tours appartient désormais à l’inconscient collectif, dès les premières minutes du film, nous sommes conviés à visiter un spectre, à projeter partout le moment de la catastrophe. Ce monde, ces êtres sont en sursis, nous le savons. Grâce à des images amateurs récoltées sur YouTube, le réalisateur nous entraîne dans une sorte de balade touristique au cœur du bâtiment désormais fantôme à travers des films de famille qu’il monte et retisse pour nous conduire tout en haut du bâtiment. Les regards sont ébahis, les cris admiratifs et la vue imprenable depuis les larges baies vitrées. Enfin, par delà la coque de verre et d’acier, les poumons s’exaltent à l’air libre sur le toit du monde libre écrasant de tout son béton la si petite statue de la liberté.

Mais ce temps révolu que ces images embaument, c’est aussi celui d’une pratique dont on oublierait presque qu’elle est si proche. En 2001, les vidéos amateurs étaient destinées à la famille, aux amis, et nul moyen de les faire circuler dans le monde. Traces de vie, constructions du souvenir bien plus que mise en scène de soi, elles avaient pour but de capter un moment qu’on voulait inoubliable et qu’on reverrait ensemble, en fin d’après-midi, un dimanche, dans quelques années. Et si ces images que le réalisateur utilise sont sur Internet, c’est une exception à la règle pour témoigner d’un lieu disparu, d’un traumatisme fondateur du XXIe siècle et du pouvoir de convocation des images : ce que nous voyons n’est plus.

Comme Manhattan, le film bascule en 2013 avec l’érection de la nouvelle tour en forme de revanche symbolique : la plaie est comblée par la construction de ce bâtiment, encore plus grand, encore plus gigantesque, encore plus éblouissant. À nouveau, les badauds s’y affèrent mais la donne a changé : le spectacle n’est plus la vue imprenable sur Manhattan mais la tour qui met en scène ses prouesses technologiques et sa puissance réaffirmée à travers une débauche d’écrans. Alors tablettes et smartphones font de même : il est désormais évident que les filmeurs parlent au monde. Que leurs vidéos atteignent deux personnes ou trois millions, les images où l’on se met en scène maintenant s’adressent à la masse abyssale et non plus à quelques proches. Derrière le paravent numérique, demeure le spectacle mais ce n’est plus tout-à-fait celui de la vue à atteindre au 107 étage, c’est celui de cette mise en scène du spectacle lui-même. Le toit du monde est désormais inaccessible, cantonné derrière les vitres. Et les écrans.

Avec lenteur et finesse, See Forever plane entre hier et aujourd’hui. En évitant de justesse toute forme de mièvrerie ou de racolage, il saisit l’évolution de notre rapport aux images et livre une vision de notre monde contemporain baigné de la nostalgie d’un autre temps, celui, peut-être, où capter le monde signifiait en garder une trace vivante.

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