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Effacer l'historique de Benoit Delépine et Gustave Kervern. Sortie le 26/08

Publié le 24/08/2020 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

 

Big Brother is mocking you

 

Dans un lotissement de province, trois voisins et amis, qui se sont connus lorsqu’ils étaient gilets jaunes, sont en prise avec la tyrannie et l’absurdité des nouvelles technologies et des réseaux sociaux. Il y a Marie (Blanche Gardin, hilarante de bout en bout), mère de famille dépressive, alcoolique et séparée de son époux, qui devient la victime d’un chantage à la sex tape après une nuit de débauche avec un étudiant (Vincent Lacoste). Marie, qui fait des cauchemars à propos de la taxe foncière et stocke tous ses identifiants et mots de passe dans son réfrigérateur, n’a jamais travaillé, mais a des compétences de cracheuse de feu et pour cueillir des prunes. Bertrand (Denis Podalydès) est un « détatoueur » accro au sexe en ligne, dont la fille est harcelée au lycée. Enfin, Christine (Corinne Masiero), qui a perdu sa famille à cause de son addiction aux séries télévisées, est chauffeur de VTC (Voiture de Transport avec Chauffeur) et est de plus en plus dépitée de voir son gagne-pain en péril. Tous les trois sont en pleine crise existentielle, à la fois esclaves et victimes de la dématérialisation. Ils frisent le burn-out et sont endettés, mais décident de se mobiliser pour partir en guerre contre les géants du web, notamment pour supprimer leurs informations personnelles du « Cloud ».
Mais comment récupérer ce qui est insaisissable ? Comment combattre une entité abstraite, anonyme et délocalisée ? Leur bataille est-elle perdue d’avance ?…

Effacer l'historiqueLa France périphérique, celle des gilets jaunes, des désœuvrés, de ceux qui n’ont plus la parole… voilà les (anti-)héros du cinéma tragicomique, dadaïste et subversif du duo Kervern / Delépine, qui, pour leur neuvième film, s’attaquent aux absurdités et injustices quotidiennes de l’ère numérique, dont ils font une dénonciation cinglante (mais pas totalement dénuée d’espoir) à travers une série de sketchs faisant la part belle à l’absurde, à l’instar du récent Selfie (2019), déjà avec Blanche Gardin.

 

« L’intelligence artificielle est gavée de données, elle sait tout, elle voit tout, elle regarde son créateur, l’homme, comme un animal sans poil qui ne voit rien, qui n’entend rien, qui ne comprend rien... », met en garde « Dieu », un hacker poète interprété par Bouli Lanners. « Comme le dodo, l’homme croit être le roi du monde, n’avoir aucun prédateur le menaçant, mais il a créé l’intelligence artificielle qui est beaucoup plus puissante que lui, et aujourd’hui, il voit les prémices de ce qui va lui arriver » : voilà le constat inquiétant du rapport de l’homme à la machine en 2020.

 

Effacer l'historiqueLes préoccupations et les craintes des cinéastes sont développées plus longuement dans le dossier de presse du film : "la mondialisation folle et la déshumanisation croissante vont de pair. L’Internet appartient en grande partie aux multinationales. Nos gestes de consommateurs sont surveillés, analysé et stockés en permanence, avec une infantilisation constante, notamment avec ces systèmes de « notes » en ligne qui nous sont attribuées ou que l’on nous demande de donner, exactement comme à l’école. Nous sommes sondés et filmés à notre insu. Des algorithmes idiots et tyranniques régissent nos vies, nos choix, alimentent nos dépressions et nourrissent nos addictions. Le progrès numérique favorise de plus en plus l’isolement, la destruction du lien social, la fermeture de certains services publics (postes, hôpitaux, cabinets médicaux) et la précarité, particulièrement à la campagne, sans parler d’une uniformisation d’une tristesse absolue et d’une exacerbation des discours haineux. Le niveau général de la pensée sur les forums est lamentable. Notre univers, avec tous ces nouveaux outils qui, paradoxalement, permettent tout, est devenu plus petit, plus rapide, mais infiniment plus idiot, plus paresseux également. Dans ses pires travers, le numérique n’est que la célébration du vide, de la perte de temps, de la médiocrité, de la bêtise ambiantes, le signe d’un manque d’imagination désespérant... Big Brother is watching us… et la dystopie imaginée par George Orwell n’est pas loin ! Nous sommes arrivés dans un futur où les androïdes ne rêvent pas de moutons électriques, mais s’insultent copieusement sur des forums."

 

Effacer l'historiqueCe triste mais lucide constat politique et existentiel est la base d’une farce hilarante, loin d’être une simple critique réactionnaire du progrès, qui donne lieu au film le plus drôle à ce jour des cinéastes grolandais. Les dialogues sont ciselés et le moindre personnage secondaire apporte poésie, émotion et fous rires, notamment les brèves mais mémorables apparitions de Benoît Poelvoorde (en livreur stressé) et de Michel Houellebecq (en suicidaire patient). On se souviendra également longtemps de cette dame rentrant dans la boutique du « détatoueur » avec un « J’encule le Père Noël » indélébile sur le bras, qui demande qu’on lui enlève le « J’encule » parce que son fils est maintenant en âge de lire… Difficile de ne pas éclater de rire également lors d’une séquence avec un traducteur automatique français/anglais qui traduit toute la surprise de Marie après l’amour, lorsqu’elle découvre l’appartement luxueux de son amant américain.

 

On pourra reprocher au film quelques longueurs et trop de bifurcations, sans compter le fait que le récit aurait probablement mieux fonctionné avec un duo central plutôt qu’avec un trio mais au moins, en adéquation avec les convictions des cinéastes, Effacer l’Historique est un vrai film de cinéma, un bon petit film d’auteur indépendant et artisanal, fabriqué avec l’amour, la générosité et les maladresses que cela implique.

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